Herbaliste ou herboriste : quelles sont les différences ?

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Herbaliste ou herboriste ?

Aujourd’hui, je réponds à une question que vous me posez depuis des années, et je réalise que je n’y ai jamais répondu clairement. Vous avez remarqué que j’utilise parfois le terme « herbaliste » ou « herbalisme ». Et puis, ces derniers temps, je parle plutôt d’herboriste et d’herboristerie, en accord avec tous les collègues des différents métiers, et j’ai un peu laissé ces termes de côté.

La question est la suivante : quelle est la différence entre ces termes et pourquoi rajouter de nouveaux mots dans la soupe existante ?

Je vais tout d’abord vous faire une réponse relativement courte. Mais vu que j’aime aussi vous faire des épisodes longs (comme vous l’avez probablement remarqué), je ne vais pas m’arrêter là et je vais vous emmener un peu plus loin et vous parler de l’historique de nos métiers dans les pays anglo-saxons.


Pourquoi j’ai utilisé le terme « herbaliste »

Donc on démarre avec la question : « Quelle différence entre herbaliste et herboriste ? »

Pour répondre à cette question, il faut que je vous parle de mon parcours. Des années 1995 à 2010, j’ai vécu sur le continent nord-américain. D’abord, au Canada (dans la partie anglophone), puis aux États-Unis dans différents États. C’est aux États-Unis que j’ai fait mes premiers pas en tant que praticien.

Pour nos métiers, le terme utilisé, dans tous les pays anglophones, c’est le terme « herbalist » sans « e » à la fin. C’est standard aux États-Unis, dans les parties anglophones du Canada, au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande, etc. On ne dit pas « herborist » mais on dit « herbalist ».

Donc quand je suis revenu en France en 2010 et que j’ai vu que le terme « herboriste » n’était plus autorisé depuis la suppression du certificat (d’ailleurs je vous renvoie à mon épisode sur tout l’historique de la création du certificat et de sa suppression), je n’ai pas trop su quel titre utiliser pour mon activité principale, qui est d’être praticien, d’accompagner des personnes qui recherchent des conseils pour leurs situations. J’ai donc décidé d’utiliser mon titre, celui obtenu aux États-Unis, et de rajouter un « e » à la fin, sinon ça faisait bizarre. J’introduisais ainsi le terme « herbaliste ».

Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que Patrice de Bonneval, fondateur de l’Ecole Lyonnaise des Plantes Médicinales où j’enseigne, (Patrice que j’ai eu la chance de connaître de son vivant, il nous a quittés en 2024), avait aussi adopté ce titre, avec un « e » à la fin, pour les élèves de l’école, du moins ceux qui avaient obtenu le certificat. Et aujourd’hui, l’école tient beaucoup à ce titre et continue de l’utiliser, c’est un peu dans l’identité de l’école.

Donc, pour résumer, les personnes qui utilisent le terme « herbaliste » aujourd’hui sont principalement :

  • Celles et ceux qui se sont formés dans les pays anglophones, car c’est leur titre d’origine, sans le « e » à la fin mais on francise le nom et on rajoute le « e ».
  • Et les personnes qui ont obtenu le certificat de l’ELPM pour le cursus « herbaliste ».

Cela dit, quand on parle d’herbaliste, on parle en fait d’herboriste, au sens large du terme. C’est-à-dire qu’on englobe l’ensemble des métiers de l’herboristerie, tels qu’ils sont compris aujourd’hui.

Et quand on parle d’herbalisme, c’est exactement la même chose que l’herboristerie, là encore dans un sens large : des pratiques, des métiers, mais aussi des valeurs et une certaine philosophie de pratique. On ne parle donc pas simplement d’une boutique ou de la personne qui la tient, mais d’un champ beaucoup plus vaste. Je vous explique tout ceci dans mon épisode sur l’herboristerie aujourd’hui.

Fin de la partie courte. Maintenant, j’aimerais vous emmener un peu plus loin et vous parler de ce qu’est l’herbalisme dans les pays anglo-saxons.

illustration d'un herboriste médiéval


Petite histoire de l’herbalisme

Je voulais vous parler de tout ceci, car il y a une chose qui m’a frappé lorsque je suis revenu en France en 2010. À l’époque, l’herboriste, en France, c’est la personne qui gère une boutique qui s’appelle une herboristerie. C’est différent aujourd’hui, car on a redéfini et élargi ces termes. Mais à l’époque, les termes sont surtout associés à la vente des plantes.

Alors que, d’où je venais, l’herbaliste, c’est une praticienne ou un praticien qui accompagne les personnes. Donc on est largement plus dans le conseil, dans l’accompagnement, que dans le produit et la vente de plantes.

Et je me suis demandé pourquoi. Comment l’histoire avait-elle évolué différemment dans les différents pays pour en arriver là. Vous savez, dans les professions de la santé, on retrouve cette même dichotomie. Le conseil (et ici on parle de diagnostic et prescription), représenté par le médecin, et la délivrance et la sécurité du produit (et ici on parle de médicament) représentée par le pharmacien.

Je me suis donc penché sur l’histoire, et je vais vous donner mon interprétation. Mais, comme vous le savez, je ne suis pas historien. Donc, si vous avez une compréhension différente, n’hésitez pas à m’en faire part.


Henri VIII

Bon. On ne va pas refaire toute l’histoire du Royaume-Uni et de ses colonies, hein, sinon on y est encore ce soir. Mais on va placer le curseur sur Henri VIII. Roi d’Angleterre de 1509 à sa mort en 1547 (donc 36 ans de règne). Célèbre pour avoir profondément bouleversé l’histoire politique et religieuse du pays. C’est probablement l’une des figures les plus iconiques et controversées de la monarchie anglaise.

Pour l’herbalisme, en tout cas, c’est définitivement le roi emblématique. Il adorait utiliser et conseiller les plantes médicinales. Et il y a quelque chose qu’il n’appréciait pas du tout, c’est la pression des médecins formés à Oxford ou Cambridge et qui voulaient faire interdire la pratique par le peuple. Car lui, Henri VIII, n’est pas médecin, il n’est pas formé dans les universités, mais il veut défendre ce droit de conseil et d’utilisation des plantes. Il a aussi besoin de soignants partout dans son royaume. Et il veut affaiblir, autant que possible, les pouvoirs intermédiaires représentés par certaines castes et groupes de pression.

En 1542, il crée une charte reconnaissant le droit à toute personne ayant une expérience pratique dans le soin — y compris les herboristes, les guérisseurs populaires et praticiens empiriques — d’accompagner les individus, même sans diplôme universitaire, à condition de ne pas nuire (et ça, c’est le point important). Cette charte s’oppose au monopole strict des médecins et protège, dans une certaine mesure, les pratiques traditionnelles fondées sur l’observation, l’usage des plantes et l’expérience de terrain. On appelle cette charte la « charge des herbalistes ». Les médecins, en particulier ceux du Collège Royal de Médecine de Londres, appelleront cette charte « quack charter » ou « la charte des charlatans », d’une manière très péjorative.

Du côté français, la situation est différente. On voit une monarchie qui construit un État plus centralisé, fondé sur le droit écrit, les corporations, la hiérarchie des savoirs. La faculté de médecine de Paris impose son autorité sur tout acte de soin. Les guérisseurs, herboristes, sages-femmes sont tolérés uniquement à la marge, et souvent poursuivis. Les procès pour exercice illégal sont fréquents dès les années 1500-1600. Le soin est progressivement défini comme un acte savant, nécessitant un cadre universitaire.

Tableau représentant Henri VIII


Herbaliste ou herboriste : le guérisseur populaire et la maîtresse de maison

En Angleterre, l’esprit derrière la charte d’Henri VIII va persister au fil des siècles. On voit un pouvoir royal plus pragmatique et permissif. Le soin est vu comme une pratique sociale avant d’être une fonction étatique, avec un modèle plus décentralisé. Les ouvrages sont écrits en langue vernaculaire (c’est-à-dire en anglais) dès le XVIᵉ siècle, ce qui permet une diffusion massive du savoir dans le peuple. Alors qu’en France, les écrits sont principalement en latin et donc réservés à un public éduqué.

L’un des ouvrages anglais les plus célèbres de l’époque est écrit par Nicholas Culpeper, qui était apothicaire, défendant une médecine peu coûteuse et accessible à tous. J’ai cet ouvrage dans ma bibliothèque, c’est un grand classique des années 1600. À l’époque, Culpeper a commis un vrai acte politique en écrivant cet ouvrage en langue commune. Il a brisé le monopole du savoir. C’est vraiment un ouvrage phare.

Tout ceci va donner naissance à une médecine domestique persistante, très ancrée dans les campagnes et très ouvertement assumée. On voit d’ailleurs apparaitre le modèle de la maitresse de maison comme soignante, en particulier au XVIIᵉ siècle, agissant comme le premier recours médical pour la famille et même la communauté locale. Elle assumait des responsabilités qui allaient bien au-delà des tâches domestiques. Savoir utiliser les remèdes à base de plantes était considéré comme l’une des vertus principales de la maitresse de maison. Un devoir même. C’est un aspect très documenté de l’histoire sociale anglaise.

Et lorsqu’elle était l’épouse du seigneur local ou du vicaire, on parlait de « lady of the manor » (la dame du manoir). Elle soignait non seulement sa famille et ses domestiques, mais aussi les pauvres du village. Ce service était souvent rendu gratuitement. Le soin était considéré comme une extension de la charité chrétienne et de la gestion domestique, ce qui rendait ce soin difficilement « criminalisable » par l’État. Dans les manoirs, on pouvait trouver des « stillrooms » (des salles de distillation) dans lesquelles on distillait et on préparait tout un tas de remèdes.

Donc cette pratique va pleinement s’installer dans les campagnes et persister au fil des siècles.

Herbaliste ou herboriste : illustration livre Nicholas Culpeper


Le « common law » et la jurisprudence

Il est aussi possible, et même probable, que le droit anglais, qu’on appelle « Common Law » et qui naît de cas réels et de la jurisprudence, ait contribué au fait que les herbalistes aient survécu au Royaume-Uni jusqu’à aujourd’hui. En fait, dans la « Common Law », le droit émerge de la pratique. Un juge va interpréter les faits, dégager une règle à partir du cas particulier, qui va se stabiliser et se solidifier au fil de cas similaires, et ceci contribue directement à la construction du droit.

En droit français, on est plutôt pyramidal. Ça vient du haut. Le droit repose sur des codes écrits (Code civil, Code pénal, Code de la santé publique, etc.) conçus comme complets et cohérents dès le départ, applicables avant même que les situations concrètes n’apparaissent. Et donc, le droit précède la pratique dans le modèle français. La jurisprudence existe bien sûr en droit français, mais elle est subordonnée à la loi, elle interprète la loi mais ne fonde pas la loi, comme dans le droit anglais.

Comment ceci pourrait avoir influencé la pratique de l’herbalisme ? Eh bien, dans le droit anglais, une pratique n’est pas illégale par principe, elle le devient si un tribunal la condamne après un préjudice démontré. Et il est probable qu’il y ait eu un minimum de préjudice au fil des siècles, sinon on aurait interdit la pratique de l’herbalisme par les non-médecins.

Alors que, du côté français, plutôt que de donner la chance à la pratique, on a plutôt créé des monopoles, qui ont leurs avantages aussi pour la protection des patients, soyons clairs. Rappelez-vous mon épisode sur les années 1800 et début 1900 et le fait qu’après la Révolution française, pendant une dizaine d’années, n’importe qui peut s’établir médecin, après paiement d’une patente. C’est la jungle. Et dans ce contexte, Napoléon Bonaparte va réorganiser le monde médical. Le monopole pharmaceutique et médical sera scellé par la loi de 1803.

Et elle définit explicitement qui est autorisé à pratiquer — transformant de fait toute autre pratique de soin en délit d’exercice illégal. Au Royaume-Uni, la logique est inversée : on ne criminalise pas la fonction, mais le résultat (c’est-à-dire le préjudice). L’absence de délit d’exercice illégal de la médecine (au sens français) est bien le socle qui permet aux herbalistes d’exercer aujourd’hui sous le régime de la « Common Law ».

Alors, petite pause méthodologique. Mon objectif ici n’est pas de dire qu’un modèle juridique ou culturel serait intrinsèquement meilleur qu’un autre. Chaque modèle a ses forces et ses faiblesses. Ici, j’essaie juste de comprendre comment des cadres différents ont produit des trajectoires différentes.

Dans ce cadre, on peut constater que le modèle anglais, fondé sur la common law, a laissé davantage d’espace à l’émergence de praticiens en herboristerie au sens de conseillers et d’accompagnants. Ce système leur a permis de démontrer leur valeur, avec des mécanismes de régulation a posteriori, uniquement en cas de préjudice, plutôt que par une interdiction a priori. Vous voyez la différence ?

En France, il est possible, comme expliqué dans mon épisode sur la création et la suppression du certificat, que l’herboriste de comptoir, la partie commerce et vente de plantes, ait été le seul espace de libre lorsque Napoléon a réformé tout le système de santé. La seule brèche.


L’herbalisme dans la période coloniale

Qu’en est-il des autres pays anglophones ? Eh bien, nous avons la période coloniale qui a poussé cette manière de fonctionner, en particulier la common law, dans les colonies en Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande.

Pour les États-Unis que je connais un peu mieux d’un point de vue herbalisme, il y a eu aussi toute la période de conquête de l’Ouest, qui a apporté son lot d’horreurs comme nous le savons aujourd’hui, mais qui a forcé les groupements humains à fonctionner en autonomie, avec ou sans médecin, donc l’obligation d’apprendre et de pratiquer un herbalisme familial, car à la frontière, à la marge, il n’y avait pas le choix.

Ceci a été poussé encore plus loin au XIXᵉ siècle avec le mouvement Thomsonien et les Éclectiques (je vous avais fait un épisode pour chacun de ces mouvements). Ces courants étaient, globalement, antimonopoles.

Cet esprit d’indépendance et d’autodétermination a survécu dans de nombreux domaines, dont les pratiques complémentaires aux soins médicaux. Ce qui ne veut pas dire que c’est facile tous les jours pour ces praticiens, qu’il n’y a pas de pressions, mais que globalement, le système est plus ouvert, plus permissif.

Herbaliste ou herboriste : Libellus de medicinalibus indorum herbis


Comment cette charte a-t-elle survécu au Royaume Uni ?

Revenons au Royaume-Uni pour terminer. Comment cette charte, créée par Henri VIII, a survécu jusqu’à aujourd’hui ? Comment se fait-il que la praticienne et le praticien, la conseillère et le conseiller, soient devenus porte-drapeau de la cause ?

Je vous rappelle la chose essentielle ici. On revient à la common law. Il existe toujours cette absence historique d’interdiction de pratiquer, et toujours un manque de préjudices démontrés. En France, le soin est considéré comme dangereux par défaut. Il est donc réservé a priori à des professions définies par la loi. Toute pratique hors cadre est illégale, même en l’absence de dommage.

Au Royaume-Uni, au contraire, le soin est vu comme une activité humaine ordinaire. Il devient problématique uniquement lorsqu’il y a fraude, tromperie ou préjudice réel. Il n’a donc jamais été nécessaire de créer un délit autonome criminalisant la pratique elle-même. Le droit commun suffisait.

Créer un délit équivalent à l’exercice illégal de la médecine aurait impliqué de criminaliser des pratiques vieilles de plusieurs siècles, de renverser une jurisprudence favorable et de provoquer une opposition sociale réelle. Le coût juridique, politique et culturel aurait été énorme.

J’ai terminé mon exposé sur les termes herbaliste, herbalisme et ce qu’ils représentent dans un système de pluralité de soin. Merci d’être là, merci pour votre soutien. Je vous retrouve très vite pour un prochain épisode…

9 réponses

  1. Un grand merci pour cette vidéo.
    Passionnante à écouter avec tant de connaissances partagées !
    Et super bien présentée.

  2. Merci pour cet épisode particulièrement éclairant !
    En particulier parce qu’au Québec, aussi sous Common Law pour ces questions, le terme français herboriste reste celui qui est utilisé dans tous les cas… Herbaliste paraît donc une hérésie langagière !

  3. Merci pour cet éclairage juridique qui pose d
    les bases sociales de deux façons de s’adapter très différentes. Et merci pour vos recherches et votre partage.

  4. Génial, article super-intéressant. Je crois que j’aime beaucoup Henri VIII, du coup !!!
    En fait, la France, « pays libre » soi-disant, est …loin de l’ouverture d’esprit saine et intelligente de Henri VIII de l’époque. Encore aujourd’hui.
    Breffff. Heureusement qu’on a encore des « herbalistes », ouffffffffffffffff.

  5. Bonsoir Christophe, sujet intéressant. Pour moi c’est aussi simple que : on utilise Herbaliste (terme anglophone en effet) pour ne pas dire le mot interdit… herboriste…
    Puisque cette qualification n’est plus reconnue par l’état français, qu’il n’y a plus de diplôme mais uniquement une certification, on n’a pas le droit de dire qu’on est herboriste !
    Quand à l’herboristerie, c’est une dénomination de commerce qui est tolérée mais tout juste…
    J’ai l’impression que les choses bougent dans la société, que l’herboristerie est de plus en plus recherchée et suscite un réel intérêt de la part des consommateurs et personnes cherchant à améliorer ou soutenir leur santé et c’est chouette, de même de plus en plus de commerces « herboristeries » et de personnes qui se forment, non ?
    C’est par le peuple qu’on arrivera à faire bouger les choses et réhabiliter cette pratique de manière officielle au niveau de l’état.
    Continuons à nous former, à conseiller, à partager, et à faire connaître ces trésors du monde végétal 🙂
    En attendant je ne suis pas certaine que nous soyons autorisés à utiliser le titre « d’herboriste ».
    Merci Christophe pour tous ces précieux partages.
    Clémence

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