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Bonjour,
Ceci est la 2ᵉ partie de ma discussion sur la baie de schisandra. Je vous remettrai le lien vers la première partie dans laquelle j’ai couvert toute la partie botanique, jardinage, tradition d’utilisation chinoise et russe. J’en profite pour vous remercier de tous les retours très sympathiques que vous nous avez envoyés. Je vois que vous avez bien apprécié la première partie.
Dans cette seconde partie, on va parler d’utilisations un peu plus modernes, et on va essayer d’intégrer cette plante dans notre pratique. Bien évidemment, ces utilisations nouvelles sont fortement inspirées de la tradition. On n’est pas partis de zéro. On ne repart jamais de zéro. Je cite à nouveau Isaac Newton qui disait : « Si j’ai vu si loin, c’est parce que je me suis tenu sur les épaules de géants. » Les géants, ce sont nos ancêtres. À nous de faire évoluer ce savoir.
Alors… Je n’aborderai plus les questions de fournisseurs ni d’impact environnemental. Mais si vous avez écouté la partie 1, vous savez à quel point cette réflexion est cruciale : nos choix de consommateurs affectent des écosystèmes, souvent à l’autre bout du monde. Avec la mondialisation, ces conséquences sont souvent invisibles – pourtant, elles existent bel et bien.
Je vais aussi vous entraîner dans des parties un peu techniques sur comment la schisandra agit sur les fonctions hépatiques. Si vous ne comprenez pas tout, c’est OK, mais c’est aussi important que je vous familiarise avec ces notions pour que vous puissiez les assimiler au fil du temps.
Je vous rappelle qu’on peut cultiver le schisandra, et opter pour des plantes issues de cultures plutôt que de récoltes sauvages. Et si on le souhaite, on peut aussi privilégier des alternatives locales, en circuit court. Ici, je propose de dissocier savoir et consommation : le premier doit librement circuler, tandis que la seconde doit rester mesurée, réfléchie.
Bien. Avant de démarrer, je vous rappelle que je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Je suis là pour partager ma passion avec vous. Mais ceci ne remplace aucunement un suivi médical, et n’a pas vocation à être un diagnostic ou une prescription médicale.
Constituants de la baie de schisandra
On va tout d’abord regarder à la loupe pour voir ce que l’on trouve dans la baie de schisandra. On avait dit qu’elle a les 5 saveurs de médecine chinoise : acide, sucrée, âcre (piquante), amère et salée. Ça laisse donc présager d’une grande richesse en constituants.
Les principaux constituants de la schisandra sont des lignanes. On connaît bien les lignanes dans le monde des plantes. On en trouve dans les graines de lin (qui sont probablement l’une des sources les plus riches), dans les graines de sésame, dans les légumineuses de notre alimentation (en quantité largement plus basse que d’autres sources comme les graines de lin).
Les lignanes sont des polyphénols. Et ils sont transformés par le microbiote intestinal en entérolignanes (principalement entérodiol et entérolactone), des molécules très étudiées pour leurs effets potentiels sur l’équilibre hormonal, la santé cardiovasculaire, certains cancers hormono-dépendants (on y reviendra lorsqu’on parlera des précautions d’emploi), ils sont antioxydants et antiinflammatoires. Donc déjà, il faut avoir une flore intestinale qui fasse un bon travail de transformation, ce qui explique probablement des résultats variables d’une personne à l’autre.
Et là, dans la schisandra, on a une forte teneur en lignanes : la schisandrine A, B et C, le schisandrol A et B, la schisanthérine A, etc. Ces constituants sont considérés comme les principaux actifs responsables de nombreuses propriétés pharmacologiques telles que la protection hépatique, neuroprotectrice, antioxydante, anti-inflammatoire et anticancéreuse
Nous avons d’autres types de constituants : des polysaccharides (qui sont des constituants solubles dans l’eau) possédant des effets immunomodulateurs, antioxydants, hépatoprotecteurs et hypoglycémiants. Des triterpénoïdes qui ont démontré des activités antitumorales, anti-inflammatoires, neuroprotectrices et hépatoprotectrices.
C’est un survol, désolé mais je ne peux pas rendre justice à chacun d’entre eux, sinon il faudrait qu’on fasse la bibliographie complète juste pour les lignanes par exemple. Mais voilà, c’est d’une grande richesse, et là encore, moi qui aime me fier à une partie organoleptique, lorsque je me fais une décoction de fruits secs de schisandra, c’est une explosion de saveur en bouche. Et oui, je sais, certains constituants actifs n’ont pas de goût, alors que certains constituants qui ont beaucoup de goût n’ont pas nécessairement une forte action thérapeutique. Mais tout de même, j’adore cette évaluation des sens, et la schisandra me laisse clairement la sensation qu’elle renferme une certaine force thérapeutique.
Schisandra : propriétés et indications
Bien, je vous propose que l’on parle maintenant des propriétés et indications. Et je vais commencer par une petite parenthèse sur le terme « adaptogène ». Je vous renvoie vers mes 2 vidéos (partie 1 et partie 2) sur les adaptogènes pour couvrir toutes les bases.
Pourquoi est-ce que j’en remets une couche ? Car le terme adaptogène est un peu remis en question aujourd’hui, parce qu’il est difficile à valider par des études. Par exemple, dans la définition proposée par Brekman et Dardymov, elles permettent à notre organisme de produire une réponse non spécifique au stress. C’est-à-dire qu’elles ne se concentrent pas sur un organe ou un processus physiologique en particulier, mais permettent à tout notre système de mieux résister au stress. Elles ont un effet très large : elles agissent sur le système nerveux, sur les glandes surrénales, sur le système immunitaire, sur le système hormonal, sur le système digestif, certaines sur le système cardiaque, le foie, les reins, etc.
Et donc, c’est compliqué de valider ce positionnement dans des études. Car justement, pour une étude, il faut une hypothèse spécifique et mesurable. Donc là, on dit : c’est trop vague, ce n’est pas mesurable et validable scientifiquement, donc faut arrêter d’employer ce terme.
Mais les Russes ont pu l’observer. Malheureusement dans des études sur des animaux de laboratoire. Ils ont soumis ces pauvres animaux à du chaud, du froid, du bruit, des produits chimiques, l’immobilisation, etc. Toutes sortes de stress, et ils ont vu que le corps réagit d’une manière très large. Des ulcérations de l’estomac. Des ulcérations du côlon. Une augmentation du poids des glandes surrénales. Une atrophie du système immunitaire, en particulier du thymus. Tout semble réagir, donc c’est extrêmement dur à mesurer et à contrôler tout ça. Un extrait de baie de schisandra a pu, dans ces situations, réduire la production des hormones de stress, stabiliser le poids des glandes surrénales, stabiliser le poids du thymus, les ulcérations de la muqueuse gastrique, les microsaignements digestifs, etc. (voir Barnaulov and Shanin, 1991, dans la revue de Panossian). Mais du coup, oui, c’est compliqué de structurer des études en double aveugle contre placebo qui viendraient mettre un tampon sur ce terme d’adaptogène.
Mais pour le rôle du praticien, qui consiste à aider les gens à retrouver un état de mieux-être, je trouve la définition très utile. Car elle reflète des observations bien réelles. Malmenés par des stress de nature physique (chaud, froid, effort) ou psychique (une menace perçue en général), nous puisons dans nos ressources et nous sortons de la zone d’adaptation et d’équilibre. Ces plantes nous aident à y revenir, lentement mais sûrement, en reconstruisant nos capacités et notre résilience.
Fatigue de la vie
La schisandra ne fait pas exception à cette règle. La première indication, c’est donc la fatigue de la société moderne. Ce que j’entends par là, c’est une combinaison de fatigue physique, car on a un peu trop tiré sur la ficelle. On a demandé à notre corps d’effectuer des tâches au-delà de notre capacité de récupération. Au fil des semaines et des mois, on a donc accumulé un déficit, on a creusé un trou. A vouloir insister, par obstination ou par manque de choix, car parfois entre le boulot, les enfants, la maman qui souffre d’Alzheimer et le courrier de la banque qui dit qu’on a encore un découvert, on se sent complètement impuissant.
La baie de schisandra peut nous aider à surmonter la fatigue physique et émotionnelle associée à ce genre de situation. Je ne vais pas vous mettre toute la bibliographie qui valide cette indication car Alexander Panossian l’a fait pour nous dans sa revue de 2008, la liste est longue et de nombreuses études sont en langage russe et n’ont jamais été traduites. 2008, ça commence à dater un peu, mais Panossian étant probablement la référence dans les études russes, je vais lui faire confiance.
La schisandra, globalement, augmente l’endurance et les capacités de travail physique, ainsi que l’endurance et les capacités de travail mentales et cognitives. Dit dans des termes largement plus simples, elle ramène l’énergie dans le corps et dans la tête.
Le bâton pour mieux se battre ?
Je vous rappelle aussi ce que je vous ai expliqué dans le premier épisode. Rien n’est gratuit dans cette petite phrase. On ne crée pas de l’énergie de rien. Il y aura un prix à payer si on ne corrige pas l’exposition aux facteurs qui nous ont mis dans cette situation. Là encore, je vais utiliser une expression qui va vous parler : grâce à la plante adaptogène bien dosée, je peux me retrouver un peu plus vite… dans le mur ! Je le sais car j’ai commis cette erreur.
Je l’ai commis sur moi, le grand pressé qui a toujours un peu trop de projets en tête et un peu trop de casseroles sur le feu. Et je l’ai commis en tant que praticien, à mal conseiller ces adaptogènes, à ne pas savoir expliquer que dans certaines périodes de la vie, ce n’est pas une adaptogène qu’il faut. C’est reprendre sa vie en main. Et savoir dire non.
Donc, qu’en déduit-on ? La schisandra peut aider la personne fatiguée et malmenée par la vie, qui doit continuer encore un peu car elle n’a pas le choix, ou qui a finalement compris la leçon mais qui n’arrive pas à se sortir du trou. On appelle ça épuisement ou burnout, peu importe. Ça, c’est une partie commune à de nombreuses plantes adaptogènes. Ce sont des « toniques », dans le sens ancien du terme, qui soutiennent les fonctions. Pas dans le sens caféine ou amphétamines. Les résultats ne seront pas rapides, mais au fil des mois, ils seront en général au rendez-vous si la plante est bien dosée.
Maintenant, on va aller au-delà de cette base commune des adaptogènes qui est déjà extrêmement utile, soit dit en passant. Mais on va aller plus loin et regarder de petits points de différentiation qui rendent la baie schisandra un peu différente des autres adaptogènes.
Une dimension calmante
Par-dessus cet effet tonique dans les grandes périodes d’épuisement, on a un effet calmant dans les périodes de stress. Ce qui parait peut-être paradoxal. Car dans notre esprit, on se dit soit ça stimule, soit ça calme. Eh bien ça peut faire les deux. On revient à la définition d’une plante adaptogène, qui stimule ou calme les fonctions afin de ramener vers un état d’équilibre.
La schisandra peut aider à calmer un système cardiovasculaire qui réagit fortement au stress. Ceci peut inclure des palpitations cardiaques ou une tension artérielle un peu trop élevée. Bien sûr, consultez un médecin si cette situation vous arrive.
La schisandra est utilisée dans les cas d’insomnie et de sommeil agité provoqué par le stress. Elle est utilisée dans les cas d’anxiété et de forte irritabilité. Dans les cas de moral bas et de période dépressive aussi. Le facteur sous-jacent ici étant identifié, c’est-à-dire une période stressante de la vie qui n’en finit pas de durer.
Je pense qu’il serait bon de noter aussi que dans les périodes d’épuisement profond, on peut aussi être dans des états de tension et d’anxiété intense. Donc tension nerveuse et émotionnelle et relâchement global coexistent. Forte tension d’un côté, fort relâchement de l’autre. Là encore, penser à la schisandra.
Une petite pause pour vous parler de l’école AltheaProvence, centre de formation certifié Qualiopi.
Depuis 10 ans, nous accompagnons des milliers d’apprenants au travers de cursus complets et de formations à la carte, avec une mission claire : vous donner les clés pour utiliser les plantes dans votre vie en toute sécurité, toujours en complémentarité d’un suivi médical.
En rejoignant l’école, vous accédez à une formation complète tout en participant à faire vivre ce projet de transmission autour des plantes médicinales. Nous serions ravis de vous accompagner dans cette aventure.
Améliore la détoxification hépatique
Une autre propriété remarquable de la schisandra, c’est l’amélioration de la détoxification hépatique. Voici ce que démontrent les études relativement récentes sur animaux (Addissouky, 2024) :
- La schisandra stimule la production de glutathion, qui est un antioxydant clé pour éliminer les toxines. Ceci va activer les enzymes de phase 2 (comme les glutathion-S-transférases), ce qui explique son effet « détoxifiant » général. Je fais très rapide ici, mais lorsque ça coince aujourd’hui dans les processus de détoxification hépatique, c’est la phase 2 qui n’est pas assez efficace. Je vais compliquer un peu plus les choses dans quelques minutes lorsque je vous parle des précautions, désolé. Mais pour l’instant, retenez ceci : elle améliore la phase 2 et diminue le risque de « bouchons » entre la phase 1 et la phase 2, une problématique assez bien reconnue aujourd’hui.
- Elle améliore aussi la protection des hépatocytes contre les dommages infligés par le stress oxydatif. Ces radicaux libres peuvent être créés lors de l’élimination de substances toxiques par le foie. Grâce à la schisandra, on constate la diminution du stress oxydatif et des marqueurs inflammatoires du foie, diminution du niveau de fibrose et de nécrose provoquée par les toxines.
Pour les études sur l’humain, on a quelques études qui sont de faible qualité avec de petits effectifs. On note néanmoins que chez des patients atteints d’hépatite B, la schisandra prise pendant 6 à 12 semaines réduit les marqueurs inflammatoires hépatiques et améliore la qualité de vie. On voit des améliorations similaires chez des patients atteints d’hépatite C.
Chez des personnes souffrant de stéatose hépatique non alcoolique, un extrait de schisandra administré pendant 6 mois diminue les taux d’ALT et d’AST, tout en améliorant les indicateurs de qualité de vie. Étude sans groupe contrôle, malheureusement.
Il est bon de faire une pause ici et de réfléchir à cette propriété de la schisandra. On améliore la détoxification hépatique de phase 2 et l’élimination des toxines tout en protégeant le foie contre l’inflammation provoquée par ces substances. C’est très intéressant. Poussons le raisonnement un peu plus loin. Si je vous parle de situations qui sont caractérisées par une fatigue chronique et une suspicion d’exposition à des toxines, est-ce que vous voyez de quoi je parle ?
Ce sont des conditions qui impliquent souvent une errance de diagnostic. On parle parfois d’hypersensibilité chimique multiple. Parfois ça s’entremêle avec un syndrome de fatigue chronique, une fibromyalgie, une maladie de Lyme chronique. Il y a souvent une inflammation chronique et systémique, le corps est en état d’alerte permanent, ce qui épuise les ressources de la personne.
Il semble y avoir, en tout cas, une forte réactivité à des produits chimiques courants dans l’environnement, même à faibles niveaux. Peut-être des peintures, parfums, produits de nettoyage, émissions d’usines, etc.
Vous voyez comment, dans ce contexte, une plante comme la schisandra pourrait aider ? Elle soutient les fonctions d’une manière large durant les périodes de fatigue, diminue la charge inflammatoire, et aide le foie, notre usine de détoxification, à éliminer les substances irritantes avec un minimum de dégâts sur les hépatocytes. L’indication ici serait donc fatigue chronique avec hypersensibilité chimique, ou fatigue chronique avec suspicion de charge toxique détectée, peut-être, par bilan sanguin.
Ou encore, je rajoute période de fatigue et de stress avec hypersensibilité aux allergènes. Donc une situation allergique qui est ressentie comme beaucoup plus intense car période de surmenage. La schisandra viendrait agir au niveau de la fatigue, de la réaction immunitaire et inflammatoire, et de la clearance des complexes inflammatoires. Voilà, j’espère que vous arrivez à situer ce que j’ai en tête, et cette superposition fatigue et surcharge irritante, allergénique ou toxique nécessitant une détox hépatique efficace.
Immunité basse
Voici une autre utilisation assez typique de quasiment toutes les adaptogènes. La schisandra fournit un excellent soutien à un système immunitaire trop bas, avec tendance à attraper des infections à répétition. Les études nous montrent qu’un stress aigu peut temporairement augmenter la force de l’immunité et fournir une protection contre les infections, ce qui semble logique. Mais que le stress chronique vient, au contraire, inhiber les fonctions immunitaires.
Donc là encore, on imagine la personne fatiguée par le stress de la vie, qui puise dans ses réserves, et qui va se trainer des infections à répétition, qu’elles soient respiratoires, urinaires ou autres.
Les Russes ont d’ailleurs formulé un mélange qui s’appelle Timusol constitué de 3 proportions d’échinacée et 1 proportion de schisandra pour stimuler une immunité faible.
Fatigue post infectieuse
Une autre utilisation possible : pour une fatigue post-infectieuse, une situation qui semble de plus en plus courante. C’est-à-dire qu’on a pris cher pendant l’infection, et ensuite, une fatigue chronique s’installe, accompagnée, là encore, d’une situation inflammatoire systémique. La schisandra me semble bien choisie pour cette situation.
La schisandra constitue une bonne addition dans un protocole pour accompagner un syndrome post-COVID, que l’on appelle aussi couramment « covid long« .
Formes et quantités
Pour les formes et les quantités, je vais vous donner les recommandations d’un herbaliste américain que j’aime beaucoup. Il s’appelle David Winston, c’est un praticien expérimenté.
- La teinture préparée avec un ratio 1:5 avec de l’alcool à 60°, 2 à 4 ml par prise, 3 à 4 prises par jour.
- La décoction des baies : 1 à 2 cuillères à café des baies sèches dans une tasse d’eau. Faire frémir 5 à 10 minutes, puis laisser infuser encore 20 à 30 minutes. Prendre la moitié de cette tasse 3 fois par jour. En ce qui me concerne, je simplifie avec 2 tasses entières par jour.
- Les gélules des baies sèches en poudre : de 1 à 2 gélules de 400 à 500 mg, 2 à 3 fois par jour. Ce qui nous fait une fourchette entre 800 mg et 3 g par jour. Je sais, c’est frustrant d’avoir une fourchette aussi large, mais cela dénote le fait que 1. Nous avons tous une sensibilité différente à certaines plantes et 2. L’intensité de la situation est différente aussi. Donc il faut savoir et pouvoir ajuster.
Précautions
Voici des précautions à noter. Je vais vous emmener dans des points assez techniques, mais il est important de le faire.
- Nous avons de rares cas de réactions allergiques à la plante, certaines de type cutané (prurit ou urticaire).
- La schisandra peut potentialiser les effets des barbituriques.
- Attention au point suivant : dans les études sur humains, la schisandra a un impact significatif sur le métabolisme des médicaments par le cytochrome P450. Spécifiquement, on voit une inhibition puissante du CYP3A4 et du transporteur P-GP (Seo 2021; Zhang 2022; Zhao 2017; Fan 2009; Jiang 2010; Xin 2007; Xin 2009). Cela veut dire que si un médicament est métabolisé par cette enzyme hépatique CYP3A4 (ce qui est le cas pour de nombreux médicaments), le métabolisme sera ralenti, et vous aurez plus de médicament que prévu en circulation sanguine, le risque étant celui d’une toxicité par surdosage. Dans certaines études, on voit une augmentation de 51% de la concentration maximale du médicament dans le plasma sanguin, dans une autre on voit une augmentation de 262 à 339%. On l’a vu pour du talinolol (un bêta-bloquant), pour du tacrolimus (un immunosuppresseur), pour du midazolam (un puissant sédatif et hypnotique). C’est énorme comme pourcentage. Certaines études parlent d’une inhibition supérieure à celle observée pour le jus de pamplemousse, qui est considéré comme l’un des inhibiteurs les plus puissants.
Bilan : si vous prenez des médicaments, il faudra consulter votre pharmacien ou votre médecin ici. Ne pas balayer ce point sous le tapis. Les risques d’interaction sont réels. - Certaines données suggèrent que certains lignanes de la schisandra pourraient interagir avec les récepteurs des œstrogènes, mais leur activité œstrogénique reste mal caractérisée et on ne les classe pas clairement parmi les phytoestrogènes classiques. De plus, les phytoestrogènes sont très mal compris aujourd’hui, et ce sont des modulateurs des récepteurs, des freinateurs de certains processus cellulaires. Mais vu qu’on adopte une vue simpliste, on va parfois dire que la schisandra est contre-indiquée si passé de cancer hormonodépendant. Ce qu’on voit en réalité, dans les études, c’est que les extraits ou les constituants isolés de schisandra, au contraire, inhibent la prolifération des cellules cancéreuses mammaires ER+, et ça va se faire via l’induction de l’apoptose et l’arrêt du cycle cellulaire. C’est donc un effet antiprolifératif. Références sur mon site. Certains chercheurs suggèrent même une synergie potentielle avec la chimiothérapie. Et bien évidemment, validez toujours avec votre oncologue.
- Étant donné que le CYP3A4 participe au métabolisme de certaines hormones sexuelles, son inhibition avec la schisandra pourrait théoriquement ralentir la clairance (c’est-à-dire l’élimination) de ces hormones (en particulier lorsqu’elles sont en excès). Je n’ai trouvé aucune étude pour le confirmer, donc cela reste hypothétique. En pratique, l’impact réel sur les concentrations circulantes d’œstrogènes, de progestérone ou d’androgènes ne dépend pas que du métabolisme hépatique bien sûr, leur régulation dépend surtout de l’axe hypothalamus‑hypophyse‑gonades et de nombreux mécanismes complémentaires.
Allez, c’est terminé pour 2 longs épisodes sur la schisandra, cette baie qui venait du froid. J’espère que vous avez trouvé l’information utile. Quelle richesse dans ce fruit, en tout cas.
Merci d’être là et de nous soutenir. Je vous retrouve très vite dans un prochain épisode.
Schisandra : références
Panossian A, Wikman G. Pharmacology of Schisandra chinensis Bail.: an overview of Russian research and uses in medicine. J Ethnopharmacol. 2008 Jul 23;118(2):183-212. doi: 10.1016/j.jep.2008.04.020. Epub 2008 Apr 24. PMID: 18515024.
Jafernik, K., Motyka, S., Calina, D., Sharifi‐Rad, J., & Szopa, A. (2024). Comprehensive review of dibenzocyclooctadiene lignans from the Schisandra genus: anticancer potential, mechanistic insights and future prospects in oncology. Chinese Medicine, 19. https://doi.org/10.1186/s13020-024-00879-0.
Barnaulov, O.D., Shanin, S.N., 1991. Stress-limiting effect of phytopreparations: endocrine system and detrimental environmental factors. In: Abstracts of the Fourth All-Union Conference, November 1991. Ministry of Health of USSR, Moscow, p. 27.
Addissouky, T., Sayed, I., Ali, M., Alubiady, M., & Wang, Y. (2024). Schisandra chinensis in Liver Disease: Exploring the Mechanisms and Therapeutic Promise of an Ancient Chinese Botanical. Archives of Pharmacology and Therapeutics. https://doi.org/10.33696/pharmacol.6.052.
Seo, Hyung-Ju, Seung-Bae Ji, Sin-Eun Kim, Gyung-Min Lee, So-Young Park, Zhexue Wu, Daeui Jang, and Kwang-Hyeon Liu. “Inhibitory Effects of Schisandra Lignans on Cytochrome P450s and Uridine 5′-Diphospho-Glucuronosyl Transferases in Human Liver Microsomes.” Pharmaceutics 13, no. 3 (March 2021): 375.
Zhang, Feng, Jianxiu Zhai, Na Weng, Jie Gao, Jun Yin, and Wan-sheng Chen. “A Comprehensive Review of the Main Lignan Components of Schisandra chinensis (North Wu Wei Zi) and Schisandra sphenanthera (South Wu Wei Zi) and the Lignan-Induced Drug–Drug Interactions Based on the Inhibition of Cytochrome P450 and P-Glycoprotein Activities.” Frontiers in Pharmacology 13 (March 11, 2022): 857483.
Zhao, Jin, Tao Sun, Jing-Jing Wu, Yun-feng Cao, Zhen Fang, Hong-Zhi Sun, Zhi-tu Zhu, Kun Yang, Yong-Zhe Liu, Frank J. Gonzalez, and Jun Yin. “Inhibition of Human CYP3A4 and CYP3A5 Enzymes by Gomisin C and Gomisin G, Two Lignan Analogs Derived from Schisandra chinensis.” Fitoterapia 119 (June 2017): 44–51.
Fan L., Mao X.Q., Tao G.Y., et al. Effect of Schisandra chinensis extract and Ginkgo biloba extract on the pharmacokinetics of talinolol in healthy volunteers. Xenobiotica. 2009;39(3):249–254.
Jiang W., Xu J., Li H.D., et al. Effects of Schisandra sphenanthera extract on the pharmacokinetics of tacrolimus in healthy volunteers. Drug Metabolism and Disposition. 2010.
Xin H.W., Wu X.C., Li Q., Yu A.R., Zhong M.Y., Liu Y.Y. Effect of Schisandra sphenanthera extract (Wuzhi tablet) on the pharmacokinetics of tacrolimus in healthy volunteers. European Journal of Clinical Pharmacology. 2007;63:721–725.
Xin H.W., Wu X.C., Li Q., et al. Effects of Schisandra sphenanthera extract on tacrolimus pharmacokinetics in renal transplant recipients. European Journal of Clinical Pharmacology. 2009;65:841–846.
Au sujet des phytoestrogènes et du cancer hormonodépendant :
Kim, M., Lee, H., Hong, S., & Yang, W. (2017). Schizandra chinensis exhibits phytoestrogenic effects by regulating the activation of estrogen receptor-α and -β. Chinese Journal of Integrative Medicine, 1-5. https://doi.org/10.1007/s11655-017-2966-y.
Kim, S., Min, H., Lee, E., Kim, Y., Bae, K., Kang, S., & Lee, S. (2010). Growth inhibition and cell cycle arrest in the G0/G1 by schizandrin, a dibenzocyclooctadiene lignan isolated from Schisandra chinensis, on T47D human breast cancer cells. Phytotherapy Research, 24. https://doi.org/10.1002/ptr.2907.
Kwon, O., Woo, H., Koo, Y., Kim, J., Yang, J., & Kim, S. (2025). Inhibitory Effects of Schisandra chinensis Seed Extracts on Breast Cancer. Biomedical Science Letters. https://doi.org/10.15616/bsl.2025.31.1.19.
Lee, D., Kim, Y., Chin, Y., & Kang, K. (2021). Schisandrol A Exhibits Estrogenic Activity via Estrogen Receptor α-Dependent Signaling Pathway in Estrogen Receptor-Positive Breast Cancer Cells. Pharmaceutics, 13. https://doi.org/10.3390/pharmaceutics13071082.
Jafernik, K., Motyka, S., Calina, D., Sharifi‐Rad, J., & Szopa, A. (2024). Comprehensive review of dibenzocyclooctadiene lignans from the Schisandra genus: anticancer potential, mechanistic insights and future prospects in oncology. Chinese Medicine, 19. https://doi.org/10.1186/s13020-024-00879-0.
Xu, X., Rajamanicham, V., Xu, S., Liu, Z., Yan, T., Liang, G., Guo, G., Zhou, H., & Wang, Y. (2019). Schisandrin A inhibits triple negative breast cancer cells by regulating Wnt/ER stress signaling pathway.. Biomedicine & pharmacotherapy = Biomedecine & pharmacotherapie, 115, 108922 . https://doi.org/10.1016/j.biopha.2019.108922.
Yang, H., Zhan, X., Zhao, J., Shi, W., Liu, T., Wei, Z., Li, H., Hou, X., Mu, W., Chen, Y., Zheng, C., Wang, Z., Wei, S., Xiao, X., & Bai, Z. (2024). Schisandrin C enhances type I IFN response activation to reduce tumor growth and sensitize chemotherapy through antitumor immunity. Frontiers in Pharmacology, 15. https://doi.org/10.3389/fphar.2024.1369563.
Fang, Y., Pan, J., Wang, P., Wang, R., & Liang, S. (2025). A comprehensive review of Schisandrin B’s preclinical antitumor activity and mechanistic insights from network pharmacology. Frontiers in Pharmacology, 16. https://doi.org/10.3389/fphar.2025.1528533.
Bonjour,
Je suis tombé sur une étude, toute récente de 2026, qui a pour titre « YouTube comme source de désinformation pour l’autogestion des nausées matinales ». Le contexte : les nausées et vomissements de la grossesse. Les chercheurs ont sélectionné les 45 vidéos YouTube (en anglais) les plus visionnées dans leur intégralité. Au total, 85 recommandations distinctes ont été identifiées. Moins de 10 % d’entre elles reposaient sur des preuves scientifiques, tandis que 5 % présentaient un risque pour la sécurité de la mère et du fœtus (Geusens, 2026).
C’est pour cette raison que je ne m’étais encore jamais exprimé sur le sujet sur ma chaîne. Car c’est une discussion délicate et complexe.
Cela dit, que ces vidéos existent ou pas, la population consomme de plus en plus de plantes médicinales. Il y a une forte demande. On le voit dans les pays qui ont toujours une pratique traditionnelle en place. Par exemple, dans une étude de 2024 sur des femmes enceintes dans un hôpital en Éthiopie, on voit que 60 % des femmes utilisent des remèdes à base de plantes (Feyisa, 2025).
Et pas que dans les pays en voie de développement. Une étude australienne très récente montre que 68% des femmes ont utilisé les plantes pendant leurs grossesses (Bowman, 2025), dont la fameuse feuille de framboisier (qui est probablement la plante la plus utilisée aujourd’hui dans les dernières semaines de grossesse).
Que penser de tout ceci ? Certains pensent que vu qu’on l’a toujours fait, il n’y a pas de problème, sinon ça se saurait. D’autres estiment que c’était, et que c’est toujours, une pratique sauvage qui n’a plus lieu d’être et qui introduit des risques significatifs pour la mère et le foetus.
Et ma position, je vais vous dire où elle se trouve. Cela ne vous surprendra pas. Quelque part au milieu. Le problème, c’est qu’au milieu, c’est pas très confortable. Car la société actuelle veut nous pousser vers les extrêmes. Choisis ton camp. Eh bien je le choisis en fonction du contexte particulier. Et c’est ce que je vais tenter de vous expliquer dans cet épisode.
Pourquoi un engouement pour les plantes
D’abord, posons-nous la question: pourquoi les femmes prennent-elles des plantes pendant la grossesse. Une méta-analyse de 2018 nous donne les raisons suivantes (Bowman, 2018).
- D’abord, un désir de choix, d’autonomie et de participer activement à sa propre santé. Ça, c’est respectable, que l’on se sente responsable de sa santé, encore faut-il être en mesure de faire un choix éclairé, bien sûr ;
- La croyance que « naturel » veut dire « sécuritaire ». Ça, c’est beaucoup plus problématique, car cette supposition est fausse. Si on pense que la plante est assez active pour soigner, ça vient aussi avec le revers de la médaille, qui est qu’elle est assez puissante pour perturber, voire intoxiquer. On ne peut pas prendre juste un seul côté de la médaille.
- Un focus sur le bien-être. Je spécule un peu ici, mais je pense que ça veut dire une attitude proactive de réfléchir à ce qu’on peut rajouter à l’hygiène de vie pour optimiser la grossesse, d’un point de vue apport de micronutriments peut-être.
- Une forte préférence pour un accouchement naturel. Ici aussi on a probablement le biais cognitif de se dire « naturel = sécuritaire », ce qui n’est pas forcément le cas lorsqu’on parle de plantes médicinales et d’un petit être en pleine croissance.
- Une expérience positive des thérapies complémentaires dans le passé. OK, ces pratiques ont fait leurs preuves dans la vie de la personne, donc elle est ouverte et désireuse de continuer pendant sa grossesse.
- Et pour finir, une méfiance, une perte de confiance dans le système médical. Et ça, c’est problématique. Ce n’est pas le bon modèle pour le futur. Le seul modèle qui tienne la route, c’est celui de la coexistence respectueuse et de la complémentarité.
Donc si on résume, on voit qu’il y a une forte demande de la part des femmes, le désir de se prendre en main, de se mettre au centre de sa propre santé, de demander des choix. Et ça, il faut l’encourager.
Par contre, il faut aussi s’adapter et fournir une information solide et sécuritaire. Et là, on rentre dans un sujet délicat, qui est vraiment le but de cet épisode. Comment aider les femmes au mieux à faire un choix éclairé ?
J’en profite pour vous rappeler un point très important : je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Si vous êtes enceinte et que vous avez des doutes sur tel ou tel choix, consultez votre gynécologue obstétricien, c’est le seul habilité aujourd’hui pour vous aider à trancher.
Risques des plantes pendant la grossesse
Alors, la première des choses que l’on va faire, c’est de voir quels sont les risques de prendre des plantes pendant la grossesse. Sont-ils réels ? Globalement, pour toutes plantes médicinales confondues, oui, les risques sont réels.
Nous savons aujourd’hui que les constituants des plantes traversent le placenta. Et certains comportent des risques. Les risques, globalement, sont les suivants, et ce sont des risques génériques pour toute substance, qu’elle soit naturelle, médicamenteuse, des toxines environnementales, etc.
- Effets tératogènes (c’est-à-dire malformations congénitales)
- Toxicité fœtale sans malformation structurelle
- Toxicité sur la mère
- Effets à long terme sur le bébé (on parle en post-natal ici – troubles de la croissance, troubles neurologiques, etc)
- Risque de fausses couches ou de prématurité
Grossesse et plantes médicinales : des risques réels
Tous ces risques sont réels avec les plantes en fonction du type de plante, des constituants et de la dose.
Comme vous pouvez vous en douter, entre une pincée d’origan dans la fricassée de légumes et une alcoolature d’origan, prise à la cuillère à café, pendant plusieurs jours, pour un effet antiinfectieux car il y a cystite, il y a un monde de différence. Entre une pincée de cannelle dans une viennoiserie et un extrait concentré de cannelle pris en gélules pendant plusieurs mois pour des troubles métaboliques, là encore, un monde de différence.
La pincée alimentaire est acceptable, les fortes doses d’extraits concentrés, globalement, ne le sont pas.
Une première passe pour faire cette réflexion consiste à regarder certaines propriétés. La plus problématique est probablement l’aspect emménagogue de certaines plantes comme l’armoise, l’absinthe, l’achillée millefeuille, les sauges, la rue des jardins. Ce sont des plantes problématiques.
Dans le passé, on utilisait les plantes emménagogues en cas de retard ou d’absence de menstruations. Hmmm. À une époque où les méthodes de contraception étaient limitées ou inaccessibles, que faut-il entendre par retard ou absence de règles ? Eh oui, certaines de ces plantes – en particulier lorsqu’elles étaient utilisées à fortes doses – pouvaient être associées à des pratiques visant à interrompre une grossesse. Parfois, le processus était tel que la mère passait aussi au bord de l’intoxication et de la mort.
Donc la propriété emménagogue, dans le monde des plantes, c’est probablement l’une des plus problématiques pendant la grossesse.
On évite aussi les plantes riches en alcaloïdes comme l’agripaume ou la fumeterre. Les plantes contenant des alcaloïdes pyrrolizidiniques sont particulièrement problématiques pour le fœtus, on pensera ici à la consoude, la bourrache (l’huile des graines n’est pas problématique, les parties aériennes le sont), le grémil et d’autres. Nous avons les plantes riches en substances aromatiques de la famille des cétones (comme l’hysope ou la sauges), des phénols (comme l’origan ou la sarriette), des aldéhydes aromatiques (comme la cannelle de Ceylan ou pire la cannelle de Chine).
Là encore, la quantité et la galénique comptent. Une pincée de sarriette sur un fromage de chèvre, c’est alimentaire. Une alcoolature de sarriette à la cuillère à café, c’est problématique. Et là, on ne parle même pas des huiles essentielles qui sont dans une catégorie à part.
Donc vous voyez, on peut faire une première passe de raisonnement et de classification en éliminant certaines propriétés et certains constituants. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aller plus loin.
Plantes pendant la grossesse : niveau de preuve
Quels sont les niveaux de preuve que l’on peut espérer trouver dans les études pour faire une bonne classification ?
Je vous avais fait deux épisodes sur les différents types d’études scientifiques que nous avons à notre disposition (partie 1 et partie 2). Je ne sais pas si vous aviez regardé ces épisodes, mais j’avais divisé les types d’études en 2 catégories, les études observationnelles et les études interventionnelles.
Le plus haut niveau de preuve accepté, aujourd’hui, on le trouve dans la catégorie interventionnelle et c’est l’étude clinique en double aveugle contre placebo. C’est ce qu’on va faire si on veut tester, par exemple, l’efficacité de la camomille matricaire pour les brûlures d’estomac. D’un côté, on va donner une dose bien spécifique, avec une galénique bien spécifique, de camomille matricaire à des personnes souffrant de brûlures d’estomac. D’un autre côté, on donne un placebo qui ressemble de très près à ce qu’on a donné à l’autre groupe. On sélectionne les personnes d’une manière très stricte à l’entrée selon certains critères, on randomise les groupes, etc. Et on mesure la différence entre les deux.
Si on transpose ce modèle à la femme enceinte, et si on voulait tester la sécurité (ou, dit d’une autre manière, la toxicité) d’une plante, il faudrait que le groupe intervention prenne la plante, avec les risques que cela comporte pour la maman et le fœtus. C’est inconcevable, bien évidemment.
Donc ce niveau de preuve-là, sauf exception lorsque l’on sait que la plante est non toxique pour la maman et le bébé, faut oublier. On a une pincée d’études pour des plantes comme le gingembre pour la nausée du premier trimestre, car aujourd’hui, on est assez confiant que le gingembre ne pose pas de problèmes. Par exemple une étude de 2018 qui montre l’efficacité d’une prise de 2 fois 500 mg (Sharifzadeh, 2018). Mais c’est une exception.
Il nous reste donc :
- Les études in vitro : évaluation de la toxicité cellulaire ou des effets sur des cultures de tissus (ex. : cellules placentaires) dans un tube à essai.
- Les études animales : observation des effets tératogènes (malformations fœtales), toxiques ou abortifs sur des modèles comme les rats ou les souris.
- Les études épidémiologiques et observationnelles, c’est-à-dire des études de populations, de grands échantillons, dans lesquels on n’intervient pas, mais on note si la femme prenait telle ou telle plante pendant sa grossesse, et les effets potentiels sur sa grossesse ou le bébé. On tire des corrélations ici, et pas des liens de causalité, je vous rappelle. Mais effectivement, dans un pays comme l’Inde, vous vous imaginez qu’on arrive à tirer des corrélations entre consommation de curcuma et risques sur la grossesse par exemple. La plante semble assez sûre, en supposant bien évidemment qu’elle n’ait pas été contaminée par des pesticides ou métaux lourds ou autre.
- Des études de cas individuelles, qui sont rapportées par des médecins, lorsqu’ils prennent le temps de le faire, sur la prise de telle ou telle plante qui aurait pu causer des problèmes.
- Les données de pharmacovigilance, qui sont des signalements vers les organismes d’État des différents pays lorsqu’on a noté un cas de toxicité.
Données de la tradition
Et enfin, n’oublions pas les données de la tradition. Eh oui, car même si elles sont imparfaites, elles peuvent nous aiguiller.
Si, dans la tradition, la feuille de framboisier a été utilisée pendant si longtemps par les Cherokees et les Iroquois en Amérique du Nord, cette information a du poids. Elle compte. Car dans notre passé, on n’était pas stupide non plus et on observait d’une manière fine.
Cela dit, histoire de ne pas me faire piéger par mes propres biais (eh oui, car j’aime beaucoup les plantes), il faut aussi reconnaitre que certains problèmes, comme le poids d’un bébé qui serait un peu plus faible que la normale, ou un retard de croissance physique ou cognitif qui serait à peine un peu plus lent que la moyenne… est-ce qu’on l’aurait noté, dans le passé ?
Je ne sais pas. J’ai mes doutes. En tout cas, on doit inclure ces données tout en reconnaissant leurs limites.
Conclusion sur les données
Du coup, globalement, est-ce que la masse de toutes ces données combinées est parfaite ? Non. C’est une grosse salade.
Est-ce qu’on doit les mettre à la poubelle ? Surtout pas ! Ce sont des données, et même si elles sont imparfaites, nous n’avons pas mieux.
Donc à partir de cette masse d’information, avec des niveaux de preuve divers et variés, depuis le tube à essai jusqu’à l’étude observationnelle à grande échelle en passant par la tradition, il faut pouvoir en tirer des classifications. Et pas juste oui ou non. Pas juste blanc et noir. Il va falloir se retrousser les manches et être prêt à travailler dans le gris.
Ce travail-là, c’est un énorme travail. Il doit être fait par des groupes ou des sociétés savantes, qui idéalement comporteraient des intervenants pluridisciplinaires – médecins, pharmacologues, sages femmes, infirmières, praticiens travaillant avec la femme enceinte. Pour ensuite émettre un avis équilibré, informé, avec toutes les précautions nécessaires.

Grossesse et plantes médicinales aujourd’hui : principe d’extrême précaution
Au lieu de ça, qu’a-t-on aujourd’hui ? Nous avons une vue binaire. Si nous n’avons pas le niveau de preuve le plus élevé et pas le moindre doute sur l’inocuité de la plante, elle sera contrindiquée pendant la grossesse. Cette position est intenable et inacceptable.
Intenable car dans ce contexte aussi restrictif, la population le fera de toute manière. Elle le fera basé sur d’autres opinions, des livres, des influenceuses et influenceurs, avec un risque largement plus élevé de faire n’importe quoi.
Inacceptable car la femme enceinte a, elle aussi, besoin d’aide et de soutien pour améliorer sa qualité de vie. Elle aura des nausées, peut-être des troubles du transit, peut-être des infections urinaires, peut-être des problématiques largement plus sérieuses.
Et dans ce contexte-là, on ne peut pas dire « bon » ou « pas bon ». C’est simpliste comme approche. On ne peut que parler du ratio bénéfices sur risques. Ce n’est pas « la plante ou rien ». C’est « la plante ou le médicament ». Et là, c’est différent. Quel est le risque associé au médicament pour la maman et le fœtus. Eh oui. Donc la discussion devient: « la plante, bien que n’ayant pas un niveau de risque zéro, est-elle moins risquée que le médicament ».
Aujourd’hui, personne ne peut faire cette analyse par manque de données. Et personne ne s’y risquera car il y a un risque médico-légal. Et soyons clairs, seul le médecin est habilité à prendre ce genre de décisions. Et je suis convaincu que nous, praticiens des plantes, avons un rôle de conseiller à jouer. Pas de décision, nous ne sommes pas formés pour ça. Mais du conseil.
D’abord, il nous faudrait ce travail de classement. C’est un travail que l’on arrive à trouver sous différentes formes dans les pays anglophones. Dans ces pays-là, le praticien des plantes n’est pas intégré au système de santé, mais les systèmes sont plus permissifs et moins punitifs. D’ailleurs, je vous ai expliqué mon point de vue sur le sujet dans mon épisode sur l’herbalisme dans les pays anglophones, pourquoi ces pays ont permis une pratique plus assumée que chez nous.
Du coup, j’aimerais vous donner un exemple de classification, mis au point par deux personnages que j’apprécie beaucoup, qui sont Simon Mills et Kerry Bone.
J’ai essayé de faire ce travail dans ma formation Accompagnement de la femme, ainsi que dans Fertilité, Grossesse, Allaitement et Postpartum. Les deux formations incluent un outil (un tableur en fait) dans lequel j’ai répertorié plus de 500 plantes avec différents niveaux de preuves en fonction d’auteurs que j’ai recensés et que je considère fiables. Le but étant de fournir l’information à la femme enceinte pour qu’elle puisse démarrer un dialogue avec son équipe médicale.
J’en profite pour faire un petit appel à l’action. Lorsque vous achetez les formations de l’école AltheaProvence, vous nous permettez de fonctionner, vous nous permettez de faire toutes ces recherches et ce travail chaque mois, et qu’on essaie de vous restituer le plus fidèlement possible. Donc si vous avez envie de vous former, nous serions heureux de vous accompagner dans ce projet.
Mais revenons à Mills & Bone. Ils ont recensé les plantes les plus communes, et ont suivi une classification bien connue du système médical aux États-Unis, développé par la Food and Drug Administration (FDA), avec les lettres A, B, C, D et X.
Je vous explique la philosophie, puis je vous donne les catégories. Si on a des données sur des femmes enceintes, qui ont pris la plante sans problèmes notables, ça nous donne un niveau sécuritaire plus élevé. Lorsqu’on a moins de données sur des femmes enceintes, on regarde les données sur animaux et on essaie de conclure du mieux possible. A un moment, on va trouver peu de données sur les femmes enceintes, peu de données sur animaux (ou des données problématiques sur animaux), et on va donc descendre dans la catégorie et le niveau de confiance..
Voici comment ils définissent ces catégories. Et pour chaque catégorie je vous donnerai 2 exemples de plantes, sachant qu’elles en contiennent beaucoup plus.
Catégorie A : Plantes qui ont été prises par de nombreuses femmes enceintes sans impact notable sur le fœtus. Par exemple, le gingembre et le framboisier.
Catégorie B1 : Plantes qui ont été prises par un nombre limité de femmes enceintes sans impact notable sur le fœtus. Donc là, la taille de l’échantillon humain diminue. Mais nous avons des données sur animaux qui n’ont pas démontré d’augmentation du risque sur le fœtus. Par exemple, Mills & Bone vont mettre la bardane et le chardon-marie ici.
Catégorie B2 : Plantes qui ont été prises par un nombre limité de femmes enceintes sans impact notable sur le fœtus. Et les études sur animaux sont inadéquates ou manquantes, mais les données existantes sur animaux ne démontrent aucune augmentation du risque sur le fœtus. Donc là, on a encore moins d’info, mais celles qu’on a ne sont pas inquiétantes. Par exemple, la gentiane et la verge d’or, qui ne sont pas d’utilisation commune durant la grossesse.
Catégorie B3 : Plantes qui ont été prises par un nombre limité de femmes enceintes sans impact notable sur le fœtus. Par contre, les études sur animaux ont démontré une augmentation des dommages sur le fœtus, le risque sur humain étant incertain. Par exemple, achillée millefeuille et marrube ici.
Catégorie C : Plantes qui, basé sur leur effet pharmacologique, ont causé ou sont suspectées d’avoir causé des effets problématiques sur le fœtus ou le nouveau-né sans provoquer de malformation. Ces effets peuvent être réversibles. Ici, on trouve la sauge officinale et la busserole.
Catégorie D : Plantes qui ont causé, qui sont suspectées d’avoir causé, ou qui pourraient causer des malformations ou dommages irréversibles sur le fœtus ou le nouveau-né. Ici, nous avons absinthe et tanaisie.
Catégorie X : Plantes qui ont un risque tellement élevé de causer des dommages sur le fœtus qu’elles ne devraient pas être utilisées pendant la grossesse ou lorsqu’il y a possibilité de grossesse. Ici nous avons arnica et boldo.
Où tracer le trait ? C’est là que ça se complique. La catégorie A semble sécuritaire. La catégorie B1 semble toujours OK, mais on commence à réfléchir au ratio bénéfices/risques, et si on n’a pas besoin de prendre des plantes en catégorie B1, on n’en prend pas. Ça serait vraiment en cas de besoin.
A partir de B2, on commence à réfléchir au cas par cas. Certaines plantes de la catégorie B2 sont tellement connues aujourd’hui qu’on a un certain niveau de confiance, car elles sont prises régulièrement dans différents pays comme l’ortie pour une infusion minéralisante ou la mélisse pour les états d’agitation ou les petits troubles digestifs.
Et puis certaines B2 et clairement B3, là ça commence à être très délicat. Il faudrait avoir un interlocuteur, dans le corps médical, qui s’intéresse aux plantes et qui est prêt à réfléchir à ce ratio bénéfices/risques pour un problème de santé particulier, en comparant la plante aux alternatives. Ce n’est définitivement pas courrant.
Les catégories C, D et X, personne n’y touchera, logiquement. Ou alors il faudrait que le médecin ait un cas délicat avec toxicité médicamenteuse d’un côté et moins de risque avec la plante tout en ayant une efficacité, je ne sais pas quel médecin aurait l’expérience et la volonté de le faire aujourd’hui.
Cette catégorisation est-elle parfaite ? Non, toujours pas. Car il faut constamment aller vérifier dans les bases de données d’études pour voir si on n’a pas de nouvelles données qui pourraient nous faire bouger les plantes de catégories. Mais c’est déjà tellement plus mature que la vue binaire basée sur le principe d’extrême précaution.
Conclusion
Nous avons, aujourd’hui, une bonne base pour construire un modèle. Les données sont imparfaites, et elles le resteront. Ce n’est pas pour ça qu’il faut accepter l’immobilisme. On pourrait déjà faire une passe sur la catégorisation, ou peut-être juste faire évoluer une catégorisation existante. Et il faudrait un groupe de travail pluridisciplinaire qui puisse jouir d’une certaine autorité dans notre pays.
Si on veut ramener la plante au centre du soin, il faudra qu’on y arrive. Pas pour faire joli, pas pour partir dans des élans romantiques de retour à la nature. Non, là on parle d’une femme enceinte qui est dans le besoin. On parle d’amélioration de la qualité de vie. Les bénéfices sont réels.
Merci de m’avoir écouté jusqu’au bout. Merci pour votre soutien. On se retrouve prochainement pour une nouvelle discussion autour des plantes.
Grossesse et plantes médicinales : références
Geusens F, Van Dooren H, De Langhe H, Ceulemans M, Bogaerts A. YouTube as a source of (mis)information for morning sickness self-help – A content analysis and literature review of recommendations for nausea and vomiting in pregnancy. Midwifery. 2026 Feb 1;156:104729. doi: 10.1016/j.midw.2026.104729. Epub ahead of print. PMID: 41690170.
Feyisa K, Kebede SY, Mekonnen BA, Bayu WT, Melaku B, Teshome S, Balcha WF. Self-medication with conventional and herbal medicines in pregnancy: prevalence and factors in Northwest Ethiopia. Ann Med Surg (Lond). 2025 Dec 16;88(2):1275-1286. doi: 10.1097/MS9.0000000000004613. PMID: 41675894; PMCID: PMC12889330.
Bowman R, Davis D. Ferguson S, Taylor J., 2018. Women’s motivation, perception and experience of complementary and alternative medicine in pregnancy: A metasynthesis. Midwifery. 59. p81-87
Bowman R.L., Davis D.L. & Taylor J. Beyond prescription medicine in pregnancy – raspberry leaf and other herbs in Australia. BMC Complement Med Ther (2025). https:// doi.org/10.1186/s12906-025-05229-7
Sharifzadeh, F., Kashanian, M., Koohpayehzadeh, J., Rezaian, F., Sheikhansari, N., & Eshraghi, N. (2018). A comparison between the effects of ginger, pyridoxine (vitamin B6) and placebo for the treatment of the first trimester nausea and vomiting of pregnancy (NVP). The Journal of Maternal-Fetal & Neonatal Medicine, 31(19), 2509–2514. https://doi.org/10.1080/14767058.2017.1344965
Bonjour,
Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’une plante qui possède une longue histoire dans la tradition médicinale de différents pays. La plante s’appelle le schisandra. Plante prometteuse certes, sans pour autant être une plante miracle. Nous verrons comment la positionner et l’utiliser exactement.
J’ai tellement de choses à vous raconter que j’ai décidé de diviser la discussion en 2 parties. Dans cette première partie, on va parler de botanique et de jardinage. On va aller faire un tour du côté de la Chine et de l’ex-Union soviétique. Et dans la deuxième partie, nous parlerons des études et de l’utilisation moderne de la plante.
Avant de plonger dans le cœur de la discussion, je vous rappelle que je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Je suis là pour partager ma passion avec vous. Mais ceci ne remplace aucunement un suivi médical, et n’a pas vocation à être un diagnostic ou une prescription médicale.
Un peu de botanique
On débute notre discussion avec un peu de botanique. On parle ici des espèces du genre Schisandra qui appartiennent à la famille des Schisandraceae (on les avait précédemment classées parmi les Magnoliaceae et puis finalement, on a décidé que c’était une famille à part). C’est une famille relativement petite comparée à d’autres, mais qui contient une autre médicinale que nous connaissons bien, l’anis étoilé (Illicium verum).
Les schisandras sont des plantes dioïques (c’est-à-dire que certaines sont femelles, d’autres mâles, sur des plantes séparées). On les trouve principalement dans les forêts d’Asie de l’Est, en altitude et dans un climat plutôt froid. Ce sont des lianes qui s’enroulent autour de supports qu’elles vont trouver dans la végétation environnante, principalement des arbres. Elles sont ligneuses, c’est-à-dire que la tige a l’apparence du bois.
On va trouver de nombreuses espèces de schisandra qui sont médicinales, et c’est là que ça devient un peu compliqué. On utilise les fruits de la plante, c’est la partie médicinale officielle. Le nom du remède en médecine chinoise, c’est Wu Wei Zi.
La pharmacopée chinoise reconnait 2 espèces officielles au niveau du pays entier :
- Schisandra chinensis (qu’on appelle Bei Wu Wei Zi – qui signifie la schisandra du nord) : c’est celle qui est supposée être le standard de haute qualité d’un point de vue efficacité et principes actifs.
- Schisandra sphenanthera (qu’on appelle Nan Wu Wei Zi – la schisandra du sud) : reconnue comme une espèce médicinale à part entière.
Ensuite, au niveau des pharmacopées locales, comme celles du Chongqing et du Sichuan, on va trouver :
- Schisandra henryi, S. pubescens, S. rubriflora (que l’on englobe sous le nom de Xi Wu Wei Zi – la schisandra de l’ouest).
Plusieurs études montrent que Schisandra chinensis est souvent mélangé ou remplacé par Schisandra sphenanthera dans les herboristeries et les produits traditionnels chinois. Sphenanthera est moins cher et ressemble visuellement à chinensis, ce qui facilite la substitution ou la confusion lors de l’achat, du stockage ou de la transformation. Cela dit, quand on regarde les analyses, on voit que les deux sont très riches en constituants actifs. Elles partagent de nombreux composés, surtout des lignanes. Mais elles ont aussi des profils différents : sphenanthera a une composition en lignanes plus diverse et parfois plus élevée, alors que chinensis est caractérisée par moins de lignanes mais avec une concentration plus élevée en schisandrol A, qui est l’une des lignages officielles (Guo, 2011)(Lu, 2018).
Ensuite, pour compliquer le tout, en ethnobotanique, on voit l’utilisation de 21 espèces soit en comestible soit en médicinale. Je vous mets d’ailleurs le lien vers un excellent article (en anglais) de Josef Brinckmann, un ethnobotaniste, qui, justement, parle de l’écologie de la plante et de l’impact de la cueillette (voir les références en fin d’article).
Eh oui, car plusieurs espèces de schisandra partagent leur habitat avec des espèces animales menacées et protégées, comme le tigre de Sibérie, le singe doré, l’ours noir d’Asie, le panda géant. C’est pour ça que, depuis le début des années 2000, plusieurs projets pour la récolte et le commerce durables ont été mis en place. Ceci pour prendre en considération les plantes et les animaux présents dans les zones de ramasse.
Nous, on va parler principalement de Schisandra chinensis. D’un point de vue préservation de l’espèce, il y a de très fortes tensions sur la ressource sauvage. En Russie, on sait que la situation est préoccupante. Dans certaines régions de Chine aussi. L’espèce est menacée à cause de la destruction de son habitat naturel et d’une récolte trop intensive par l’homme.
Pour les projets qui se concentrent sur la ramasse durable, nous avons la fondation Fairwild qui a fait un gros travail. Nous avons un projet pilote pour la biodiversité qui a duré 5 ans (de 2007 à 2011), entre l’Union Européenne et la Chine, visant une culture de schisandra durable, de qualité bio et respectueuse des pandas. Ce projet a prouvé la viabilité d’un modèle éthique en structurant une coopérative de 22 villages pour la récolte de schisandra. Les ventes sont passées de 0,5 tonne en 2009 à 30 tonnes en 2017 pour la coopérative.
Donc oui, on voit que certains producteurs, certaines coopératives de cueilleurs chinois ont adopté des méthodes respectueuses. Mais rien comparé aux millions de kilogrammes de baies de schisandra récoltées chaque année pour la vente en Chine, au Japon, en Corée du Nord, en Corée du Sud et en Russie. La part produite selon les normes de durabilité est toujours négligeable, hélas.
Du coup, vous avez probablement des questions au sujet d’où acheter une schisandra écoresponsable. Je ne vais pas rentrer dans ce sujet car ça m’obligerait à parler de vendeurs, de marques, et ceci nous met dans des situations compliquées, mais il faut poser des questions et faire des recherches pour un achat écoresponsable.
Culture de la schisandra
Ce qui nous amène à la culture de la schisandra. La culture en France semble tout à fait possible vu la rusticité de la liane. On trouve dans des pépinières des lianes autofertiles (c’est-à-dire monoïques), donc pas besoin d’un plant mâle et femelle pour obtenir la fructification. Vous les trouverez sous le nom du cultivar « Schisandra chinensis sadova ». Parfois « sadova 1 » ou « sadovy 1 ».
Le cultivar a été sélectionné à partir de 1959 au Jardin Botanique de l’Académie Nationale des Sciences d’Ukraine (à Kyev). Il est issu de travaux de domestication menés par des chercheurs qui ont travaillé sur l’acclimatation des plantes d’Extrême-Orient. Dans la section références, sur mon site, je vous mettrai le lien vers un document avec les détails sur ce cultivar, publié dans les Annales de l’Université des Sciences de Varsovie.
La question, bien évidemment : quel est l’impact sur la teneur en constituants actifs comparé à l’espèce sauvage ? Je vous mettrai des références dans l’article, il semble que ce cultivar donne une bonne teneur en constituants, et même parfois supérieure à l’espèce sauvage (Szopa, 2018)(Szopa, 2019).
Ce cultivar semble mondialement reconnu pour sa fructification abondante. Et c’est le standard utilisé dans les projets de culture durable pour sa résistance au froid (jusqu’à -30°C) et sa richesse en principes actifs.
Retour au jardin. La plante est très résistante au froid. Le climat idéal sera frais, peut-être un climat montagneux. Il faudra un sol riche en humus, légèrement acide avec un pH entre 5 et 6.
Elle apprécie une position ombragée. Pas de soleil brûlant, pas de sécheresse. La schisandra a un système racinaire superficiel qui ne supporte pas le manque d’eau. Dans son milieu naturel, on la trouve habituellement en lisière de forêts mixtes, sous une lumière tamisée, parfois sur les berges d’un cours d’eau.
Du coup, le climat méditerranéen, on laisse tomber. J’ai un cultivar sadova au jardin chez moi dans le Vaucluse depuis peut-être 3 ou 4 ans et il vivote même à l’ombre. Probablement à mettre dans un « jardin-forêt », avec une canopée qui la protège et qui lui permet de s’accrocher et de grimper. Sinon : treillis, pergola, etc. Faut qu’elle puisse s’accrocher.
Les experts nous disent qu’il faut laisser la plante se développer librement pendant les premiers 2 à 3 ans après plantation. Ensuite, on sélectionne entre 1 et 3 tiges parmi les plus vigoureuses et on les attache à un support pour qu’elles croissent verticalement. Les tiges qui rampent au sol ne produiront ni fleurs ni fruits.
La plante va perdre ses feuilles pendant l’hiver. Chaque année, au début du printemps (avant la reprise de la phase végétative), on taille les plantes pour supprimer toutes les tiges faibles. Et on va aussi tailler les rameaux de l’année précédente juste au-dessus du 12ᵉ au 15ᵉ bourgeon. Et on va arroser régulièrement et abondamment. Au pied de la plante, on met du fumier composté et une belle couche de paillage.
D’un point de vue maladies, vu que la plante demande de l’humidité, les maladies cryptogamiques semblent être le problème principal en culture, souvent lié à un manque de circulation d’air ou à un excès d’eau stagnante. L’oïdium par exemple. On peut avoir des pucerons qui s’attaquent aux jeunes pousses du printemps et provoquent l’enroulement des feuilles. Attention aux escargots et limaces lorsque les plants sont encore jeunes. Attention aux coups de chaud et de sécheresse, c’est probablement la menace principale.
Apparemment, si on s’occupe bien de la plante et qu’elle se plait dans la région, elle commence à produire des fruits 4 à 6 ans après la plantation, et un plant peut produire entre 1 et 5 kg de fruits. La récolte se fait de septembre à novembre, le fruit est séché au four à des températures qui peuvent monter à 60 à 70°C. La baie sèche sera de couleur foncée, rouge brunâtre à rouge noirâtre et ratatinée un peu comme un raisin sec.
La plante est cultivée à grande échelle, en particulier en Chine, Corée du Sud et Russie. Donc acheter une schisandra de source cultivée est tout à fait possible.
Utilisations traditionnelles
Bien, à ce stade je vous propose que l’on parle de l’histoire de la schisandra dans les différents courants de médecine du monde et de ses utilisations traditionnelles.
Schisandra et médecine chinoise
Et nous allons démarrer avec la médecine traditionnelle chinoise, qui nous a fait connaître la plante en Occident. On l’appelle la baie aux cinq saveurs, car elle est à la fois acide, sucrée, âcre (piquante), amère et salée. Si vous goûtez la baie séchée, vous constaterez que l’acidité domine immédiatement, tandis que les autres saveurs apparaissent plus progressivement lors de la mastication. La graine est surtout amère et piquante, alors que la pulpe et la peau apportent des notes plus sucrées et légèrement salées, en plus de l’acidité. Et en médecine chinoise, ces goûts et ces saveurs nous donnent des indications sur les propriétés et indications du remède.
Pour vous parler des propriétés, je vais me lancer dans un peu de Médecine Traditionnelle Chinoise. Si vous pratiquez la MTC, soyez indulgent avec moi, ce n’est pas ma spécialité, je n’ai qu’une vague compréhension de cette magnifique pratique. De plus, une plante utilisée seule en MTC, c’est une exception. Elle est presque toujours intégrée à une formulation complexe, qu’elle soit issue des textes classiques ou composée sur mesure, afin de créer une synergie et d’équilibrer les effets du mélange. Donc je vais probablement écorcher pas mal de choses, mais j’aimerais que ça nous donne une base qui nous amène vers les indications modernes.
Comme on l’a vu, elle a les 5 saveurs, ce qui est une caractéristique assez rare, lui permettant de pénétrer dans les 5 méridiens d’organes principaux. Ce qui va, par extension, influencer tout le système. C’est l’une des rares plantes à avoir un spectre aussi large.
Premier point, on dit que la schisandra « tonifie les Reins et retient le Jing ». En MTC, les Reins ne correspondent pas seulement aux reins anatomiques. On utilise d’ailleurs une majuscule pour chaque organe, pour montrer qu’ils représentent un système entier. Pour les Reins, on parle du système central lié à l’énergie vitale, la croissance, la vitalité, la sexualité, la longévité.
Lorsqu’on parle de « tonifier les Reins », on parle d’une action profonde qui vient renforcer les réserves énergétiques, la capacité de régulation, de reproduction et de maintien de l’organisme. On est un peu au cœur des processus vitaux ici.
La partie « retient le Jing » est intéressante. Le Jing, c’est l’essence vitale de la personne. Et s’il y a une faiblesse générale, on peut, en quelque sorte, avoir des pertes excessives de cette essence. Une manifestation de ces pertes, la partie observable si vous voulez, ce sont des pertes vaginales, pertes séminales, mictions trop fréquentes, transpiration excessive, transpirations nocturnes, diarrhées chroniques. Une soif aussi, vu qu’il y a toutes ces pertes de fluides.
Ici, on voudrait empêcher le capital vital de s’échapper. Le terme « astringer le Jing » est parfois utilisé. Vous vous rappelez du terme « astringent » dans le monde des plantes avec les tanins, on empêche les pertes de liquide en tannant les muqueuses et en tonifiant les tissus. Ici, on dit que la schisandra vient astringer le Jing et empêcher les fuites excessives par pertes de liquides corporels.
L’image ici, c’est la personne faible globalement, mais localement aussi avec faiblesse des tissus, des muqueuses, des sphincters qui ne retiennent plus. Finalement, la schisandra « rassemble ce qui se disperse ». Elle redonne de la structure à un corps qui perd son essence à cause de la fatigue profonde.
Une autre indication : la schisandra apaise l’Esprit (qu’on appelle le Shen). Le Shen, c’est la conscience, l’esprit créateur, l’ensemble des fonctions psychiques et spirituelles qui nous permettent d’interagir et de nous adapter à l’environnement. Le Shen siège dans le Cœur.
Quand le Shen est agité, on peut ressentir de l’anxiété, de la nervosité, mal dormir, avoir des palpitations cardiaques. La schisandra vient calmer cette hyperactivité mentale et émotionnelle. Elle vient aussi calmer et contenir le Qi du Cœur pour ne pas qu’il ne parte dans toutes les directions. Cœur, Esprit, émotions sont étroitement liés dans ce modèle.
On va rajouter une indication. Au vide des Reins, on va rajouter un vide des Poumons. Il y a une toux chronique, un essoufflement, parfois un sifflement un peu comme quand on a de l’asthme. Cette toux n’est pas grasse, pas de chaleur ou d’infection, c’est une toux de vide, sèche, chronique, avec fatigue respiratoire. Souffle court. On dit que la schisandra vient astringer la perte d’énergie du poumon et de ce fait, stoppe cette toux d’épuisement.
En MTC, on dit que le Poumon gouverne le Qi, mais le Rein l’enracine (ou le saisit). Dans la toux chronique que je vous décris ici, en fait, le Rein est trop faible pour « saisir » l’énergie du Poumon et la tirer vers le bas pour l’enraciner. C’est pour ça que la Schisandra est géniale ici : elle tonifie le Poumon (en haut) et le Rein (en bas) pour rétablir cette connexion.
D’ailleurs, petite mise en garde, justement parce qu’elle « enferme » (astringe), elle est traditionnellement déconseillée en phase aiguë d’une infection (quand on veut évacuer un virus ou une forte fièvre), pour ne pas « enfermer le mal à l’intérieur ».
Donc, globalement, si on essaie de retenir un profil très simple ici, finalement, ça serait la personne épuisée physiquement et nerveusement. On parle de fatigue profonde, un grand vide d’énergie, et une perte constante de cette énergie vitale.
Je suis conscient de l’immense simplification que je viens de faire de la pensée orientale. Mais j’aimerais qu’elle permette de faire le pont entre la tradition millénaire et les utilisations modernes que nous verrons en partie 2. Que les gardiens de la tradition chinoise me pardonnent ce raccourci, que j’ai tenté de faire dans un but pédagogique et pour offrir une image accessible à l’esprit occidental.
Schisandra et médecine russe
Bien. Le deuxième volet de l’utilisation historique de la schisandra va nous amener à une période beaucoup plus contemporaine et aux recherches de l’après-guerre en Russie. Le nom russe de la schisandra, c’est Limonnik, car l’odeur de l’écorce et des feuilles de la plante rappelle un peu celle du citron, et l’acidité de la baie est supérieure à celle du citron (elle contient beaucoup d’acides organiques).
C’est une grande plante médicinale qui va occuper une place incontournable dans la pharmacopée russe.
Mais il faut qu’on rembobine un peu et que je vous parle de la période soviétique des plantes adaptogènes. C’est une époque pendant laquelle les chercheurs russes ont pour mission de trouver des substances qui permettent de donner à leurs soldats, athlètes, astronautes, danseurs, joueurs d’échecs, un avantage d’un point de vue résistance à tout type de stress. Stress à l’effort et au froid pour les soldats, stress physique pour les athlètes et astronautes, stress psychologique pour les joueurs d’échecs, etc. Je vous avais déjà beaucoup parlé de la contribution des Russes sur le sujet des plantes adaptogènes à partir des années 1960, qui a été un travail monumental à l’époque. Je vous remettrai le lien vers les deux épisodes en question sur mon site (partie 1, partie 2).
D’ailleurs, c’est le toxicologue Nikolaï Lazarev qui a forgé ce terme « adaptogène » en 1947. Il cherchait à définir des substances capables d’augmenter la résistance de l’organisme face à des agresseurs de nature très différente (physique, chimique ou émotionnelle). Par la suite, ses successeurs Brekhman et Dardymov ont poursuivi ce travail en établissant les critères scientifiques officiels de ces plantes, avant qu’Alexander Panossian ne reprenne le flambeau pour les études plus contemporaines. Donc ces noms-là, si vous les croisez, ce sont les piliers de la recherche russe sur les adaptogènes : Lazarev, Brekhman, Dardymov, Panossian.
Pour les plantes, ils ont très souvent démarré avec des études ethnobotaniques, car quoi de mieux que la tradition pour sélectionner, au fil des générations, les plantes toniques qui nous aident à stimuler nos capacités.
Pour la schisandra, il y aura des études dans la région du fleuve Amour en particulier, pas très loin de la frontière avec la Chine. Là-bas, les baies et les graines étaient utilisées par les chasseurs Nanaïs (un peuple toungouse) pour améliorer la vision nocturne, comme tonique physique et pour réduire la faim, la soif et l’épuisement. Ils disent que la schisandra donne la force de suivre une zibeline (qui est une sorte de martre) toute la journée sans manger. Vous pouvez vous imaginer que ceci va grandement intéresser les chercheurs pour l’appliquer aux soldats soviétiques.
A partir des années 1940, les chercheurs font des analyses phytochimiques sur 40 formulations différentes, dont plus de 200 infusions, décoctions, teintures, extraits. Ce n’est qu’en 1951 que l’on isole pour la première fois la schisandrine, qui appartient à la famille des lignanes. On identifiera par la suite toute une famille de lignages parfois désignée simplement par ce terme « schisandrine ». Ce sont ces lignanes qui sont associées à l’amélioration des performances physiques et mentales.
C’est sur cette base que la plante sera reconnue par la médecine officielle de Russie au début des années 1960. Il faut noter que jusqu’en 1978, moins de 60 préparations à base de plantes seront officiellement acceptées par la médecine russe. La schisandra en fera partie.
Depuis 1960, les préparations de Schisandra occupent une position bien établie au sein de la médecine russe, et des monographies spécifiques pour les fruits et les graines de Schisandra chinensis sont apparues dans diverses éditions de la Pharmacopée nationale. Les registres d’État incluent le fruit entier et la graine, et pour les formes, la forme entière des baies, la forme teinture et la forme comprimés.
Nous avons peu de comptes-rendus en anglais de la masse d’études. La plupart sont en russe et n’ont jamais été traduites. Nous avons 470 études non traduites sur les 552 références publiées entre 1927 et 1959 (Panossian, 2008). Une quantité énorme d’informations très détaillées reste relativement inaccessible aux scientifiques occidentaux.
D’après Panossian, les propriétés de la schisandra ont été confirmées par plus de 40 ans d’utilisation de la plante en tant que remède médicinal officiel en Russie.
Je vous résume ici une masse d’études réalisées entre les années 1940 et 1980 et effectuées sur animaux ou sur humains (Panossian, 2008). Et je pense qu’à cette époque du régime soviétique, les études ne sont pas tendres, ni sur les animaux, ni sur les humains. Et je sais bien qu’elles ne le sont toujours pas sur ces pauvres animaux de laboratoires.
- Nous avons augmentation des performances physiques avec des individus qui nagent plus longtemps sous schisandra
- La plante augmente la résistance à la fatigue chez les individus soumis à une charge physique
- Elle augmente le seuil de résistance à la chaleur
- Elle augmente la capacité de survie lorsqu’on soumet des individus à des pressions en oxygène 4 fois supérieures à la normale
- On résiste mieux aux conditions de basse pression.
- On résiste mieux au froid, à l’immersion dans l’eau froide.
C’est ce type d’effet que les Russes ont appelé « adaptogène ». Des plantes qui permettent à une personne de mieux s’adapter à tout type de stress, qu’il soit environnemental, physique ou psychoémotionnel. Et lorsque ces plantes ont été découvertes (la schisandra, l’éleuthérocoque, la rhodiole, le rhapontique), elles ont très vite été utilisées à grande échelle dans une Union soviétique en recherche d’excellence, de puissance, de dominance. Elles sont devenues les substances stimulantes de plusieurs générations de soldats, d’astronautes, d’athlètes, etc.
Et lorsque vous verrez ces propriétés, vous serez probablement tenté d’y voir un remède miracle. Et effectivement, ces effets peuvent être mal compris ou mal utilisés.
Croyez-moi, on ne génère pas de l’énergie à partir de rien. On n’augmente pas les performances sans qu’il y ait un prix à payer, à un moment ou à un autre. Ce n’est pas gratuit, tout ça. L’utilisation judicieuse des plantes adaptogènes, comme la schisandra, consiste à déterminer à quel moment elles deviennent un vrai outil du cheminement vers le mieux-être, et pas une béquille qui masque un surmenage. Ou de l’huile qui vient graisser les rouages d’une société en demande constante de toujours plus de productivité.
Donc oui, je termine cet épisode sur une note philosophique. Mener sa vie, gérer sa vitalité, sa fatigue, le faire sans abimer les ressources de la planète, sans s’abimer soi-même, au long terme. Pas facile, je vous l’accorde. Mais l’objectif est noble, alors autant le poursuivre.
N’y voyez aucune tentative de donner des leçons. J’ai moi-même utilisé ces plantes à mauvais escient et à bon escient. J’ai parfois conseillé ces plantes à un moment qui n’était pas idéal pour la personne, et je les ai parfois conseillées exactement aux bons moments. 20 ans plus tard, j’apprends toujours et j’ai l’impression de commencer à peine à voir à quel moment elles sont vraiment utiles.
C’est tout pour cet épisode. On continue très bientôt avec une 2ᵉ partie qui se concentrera sur des études et une utilisation un peu plus moderne, dans laquelle on parlera de quantité et dosages spécifiques et de précautions d’emploi.
J’en profite pour vous remercier d’être là. Vraiment. Je finis souvent par cette petite phrase mais sincèrement, j’apprécie votre soutien, vos commentaires et vos encouragements. Donc juste, merci. A bientôt.
Schisandra : références
Article de Josef Brinckmann : https://www.herbalreality.com/herbalism/sustainability-social-welfare/species-specific-sustainability/schisandra-harvesting-from-the-habitat-of-the-amur-tiger-to-the-giant-panda-bear/
Szopa A, Klimek-Szczykutowicz M, Kokotkiewicz A, Maślanka A, Król A, Luczkiewicz M, Ekiert H. Phytochemical and biotechnological studies on Schisandra chinensis cultivar Sadova No. 1-a high utility medicinal plant. Appl Microbiol Biotechnol. 2018 Jun;102(12):5105-5120. doi: 10.1007/s00253-018-8981-x. Epub 2018 Apr 23. PMID: 29687144; PMCID: PMC5959991.
Szopa A, Klimek-Szczykutowicz M, Kokotkiewicz A, Dziurka M, Luczkiewicz M, Ekiert H. Phenolic acid and flavonoid production in agar, agitated and bioreactor-grown microshoot cultures of Schisandra chinensis cv. Sadova No. 1 – a valuable medicinal plant. J Biotechnol. 2019 Nov 10;305:61-70. doi: 10.1016/j.jbiotec.2019.08.021. Epub 2019 Sep 5. PMID: 31494211.
Papier contenant les informations relatives au cultivar « sadova » ou « sadovy » : Annals of Warsaw University of Life Sciences – SGGW Horticulture and Landscape Architecture No 38, 2017: 43–50 (Ann. Warsaw Univ. of Life Sci. – SGGW, Horticult. Landsc. Architect. 38, 2017) DOI 10.22630/AHLA.2017.38.5
Panossian A, Wikman G. Pharmacology of Schisandra chinensis Bail.: an overview of Russian research and uses in medicine. J Ethnopharmacol. 2008 Jul 23;118(2):183-212. doi: 10.1016/j.jep.2008.04.020. Epub 2008 Apr 24. PMID: 18515024.
Lu Y, Chen DF. Analysis of Schisandra chinensis and Schisandra sphenanthera. J Chromatogr A. 2009 Mar 13;1216(11):1980-90. doi: 10.1016/j.chroma.2008.09.070. Epub 2008 Sep 26. PMID: 18849034.
Guo Z, Zhao A, Chen T, Xie G, Zhou M, Qiu M, Jia W. Differentiation of Schisandra chinensis and Schisandra sphenanthera using metabolite profiles based on UPLC-MS and GC-MS. Nat Prod Res. 2012;26(3):255-63. doi: 10.1080/14786419.2010.537272. Epub 2011 Aug 23. PMID: 21859375.
Si vous me lisez depuis un bout de temps, vous avez remarqué que je me suis longuement intéressé à la maladie de Lyme. Tout a
Herbaliste ou herboriste ?
Aujourd’hui, je réponds à une question que vous me posez depuis des années, et je réalise que je n’y ai jamais répondu clairement. Vous avez remarqué que j’utilise parfois le terme « herbaliste » ou « herbalisme ». Et puis, ces derniers temps, je parle plutôt d’herboriste et d’herboristerie, en accord avec tous les collègues des différents métiers, et j’ai un peu laissé ces termes de côté.
La question est la suivante : quelle est la différence entre ces termes et pourquoi rajouter de nouveaux mots dans la soupe existante ?
Je vais tout d’abord vous faire une réponse relativement courte. Mais vu que j’aime aussi vous faire des épisodes longs (comme vous l’avez probablement remarqué), je ne vais pas m’arrêter là et je vais vous emmener un peu plus loin et vous parler de l’historique de nos métiers dans les pays anglo-saxons.
Pourquoi j’ai utilisé le terme « herbaliste »
Donc on démarre avec la question : « Quelle différence entre herbaliste et herboriste ? »
Pour répondre à cette question, il faut que je vous parle de mon parcours. Des années 1995 à 2010, j’ai vécu sur le continent nord-américain. D’abord, au Canada (dans la partie anglophone), puis aux États-Unis dans différents États. C’est aux États-Unis que j’ai fait mes premiers pas en tant que praticien.
Pour nos métiers, le terme utilisé, dans tous les pays anglophones, c’est le terme « herbalist » sans « e » à la fin. C’est standard aux États-Unis, dans les parties anglophones du Canada, au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande, etc. On ne dit pas « herborist » mais on dit « herbalist ».
Donc quand je suis revenu en France en 2010 et que j’ai vu que le terme « herboriste » n’était plus autorisé depuis la suppression du certificat (d’ailleurs je vous renvoie à mon épisode sur tout l’historique de la création du certificat et de sa suppression), je n’ai pas trop su quel titre utiliser pour mon activité principale, qui est d’être praticien, d’accompagner des personnes qui recherchent des conseils pour leurs situations. J’ai donc décidé d’utiliser mon titre, celui obtenu aux États-Unis, et de rajouter un « e » à la fin, sinon ça faisait bizarre. J’introduisais ainsi le terme « herbaliste ».
Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que Patrice de Bonneval, fondateur de l’Ecole Lyonnaise des Plantes Médicinales où j’enseigne, (Patrice que j’ai eu la chance de connaître de son vivant, il nous a quittés en 2024), avait aussi adopté ce titre, avec un « e » à la fin, pour les élèves de l’école, du moins ceux qui avaient obtenu le certificat. Et aujourd’hui, l’école tient beaucoup à ce titre et continue de l’utiliser, c’est un peu dans l’identité de l’école.
Donc, pour résumer, les personnes qui utilisent le terme « herbaliste » aujourd’hui sont principalement :
- Celles et ceux qui se sont formés dans les pays anglophones, car c’est leur titre d’origine, sans le « e » à la fin mais on francise le nom et on rajoute le « e ».
- Et les personnes qui ont obtenu le certificat de l’ELPM pour le cursus « herbaliste ».
Cela dit, quand on parle d’herbaliste, on parle en fait d’herboriste, au sens large du terme. C’est-à-dire qu’on englobe l’ensemble des métiers de l’herboristerie, tels qu’ils sont compris aujourd’hui.
Et quand on parle d’herbalisme, c’est exactement la même chose que l’herboristerie, là encore dans un sens large : des pratiques, des métiers, mais aussi des valeurs et une certaine philosophie de pratique. On ne parle donc pas simplement d’une boutique ou de la personne qui la tient, mais d’un champ beaucoup plus vaste. Je vous explique tout ceci dans mon épisode sur l’herboristerie aujourd’hui.
Fin de la partie courte. Maintenant, j’aimerais vous emmener un peu plus loin et vous parler de ce qu’est l’herbalisme dans les pays anglo-saxons.
Petite histoire de l’herbalisme
Je voulais vous parler de tout ceci, car il y a une chose qui m’a frappé lorsque je suis revenu en France en 2010. À l’époque, l’herboriste, en France, c’est la personne qui gère une boutique qui s’appelle une herboristerie. C’est différent aujourd’hui, car on a redéfini et élargi ces termes. Mais à l’époque, les termes sont surtout associés à la vente des plantes.
Alors que, d’où je venais, l’herbaliste, c’est une praticienne ou un praticien qui accompagne les personnes. Donc on est largement plus dans le conseil, dans l’accompagnement, que dans le produit et la vente de plantes.
Et je me suis demandé pourquoi. Comment l’histoire avait-elle évolué différemment dans les différents pays pour en arriver là. Vous savez, dans les professions de la santé, on retrouve cette même dichotomie. Le conseil (et ici on parle de diagnostic et prescription), représenté par le médecin, et la délivrance et la sécurité du produit (et ici on parle de médicament) représentée par le pharmacien.
Je me suis donc penché sur l’histoire, et je vais vous donner mon interprétation. Mais, comme vous le savez, je ne suis pas historien. Donc, si vous avez une compréhension différente, n’hésitez pas à m’en faire part.
Henri VIII
Bon. On ne va pas refaire toute l’histoire du Royaume-Uni et de ses colonies, hein, sinon on y est encore ce soir. Mais on va placer le curseur sur Henri VIII. Roi d’Angleterre de 1509 à sa mort en 1547 (donc 36 ans de règne). Célèbre pour avoir profondément bouleversé l’histoire politique et religieuse du pays. C’est probablement l’une des figures les plus iconiques et controversées de la monarchie anglaise.
Pour l’herbalisme, en tout cas, c’est définitivement le roi emblématique. Il adorait utiliser et conseiller les plantes médicinales. Et il y a quelque chose qu’il n’appréciait pas du tout, c’est la pression des médecins formés à Oxford ou Cambridge et qui voulaient faire interdire la pratique par le peuple. Car lui, Henri VIII, n’est pas médecin, il n’est pas formé dans les universités, mais il veut défendre ce droit de conseil et d’utilisation des plantes. Il a aussi besoin de soignants partout dans son royaume. Et il veut affaiblir, autant que possible, les pouvoirs intermédiaires représentés par certaines castes et groupes de pression.
En 1542, il crée une charte reconnaissant le droit à toute personne ayant une expérience pratique dans le soin — y compris les herboristes, les guérisseurs populaires et praticiens empiriques — d’accompagner les individus, même sans diplôme universitaire, à condition de ne pas nuire (et ça, c’est le point important). Cette charte s’oppose au monopole strict des médecins et protège, dans une certaine mesure, les pratiques traditionnelles fondées sur l’observation, l’usage des plantes et l’expérience de terrain. On appelle cette charte la « charge des herbalistes ». Les médecins, en particulier ceux du Collège Royal de Médecine de Londres, appelleront cette charte « quack charter » ou « la charte des charlatans », d’une manière très péjorative.
Du côté français, la situation est différente. On voit une monarchie qui construit un État plus centralisé, fondé sur le droit écrit, les corporations, la hiérarchie des savoirs. La faculté de médecine de Paris impose son autorité sur tout acte de soin. Les guérisseurs, herboristes, sages-femmes sont tolérés uniquement à la marge, et souvent poursuivis. Les procès pour exercice illégal sont fréquents dès les années 1500-1600. Le soin est progressivement défini comme un acte savant, nécessitant un cadre universitaire.
Herbaliste ou herboriste : le guérisseur populaire et la maîtresse de maison
En Angleterre, l’esprit derrière la charte d’Henri VIII va persister au fil des siècles. On voit un pouvoir royal plus pragmatique et permissif. Le soin est vu comme une pratique sociale avant d’être une fonction étatique, avec un modèle plus décentralisé. Les ouvrages sont écrits en langue vernaculaire (c’est-à-dire en anglais) dès le XVIᵉ siècle, ce qui permet une diffusion massive du savoir dans le peuple. Alors qu’en France, les écrits sont principalement en latin et donc réservés à un public éduqué.
L’un des ouvrages anglais les plus célèbres de l’époque est écrit par Nicholas Culpeper, qui était apothicaire, défendant une médecine peu coûteuse et accessible à tous. J’ai cet ouvrage dans ma bibliothèque, c’est un grand classique des années 1600. À l’époque, Culpeper a commis un vrai acte politique en écrivant cet ouvrage en langue commune. Il a brisé le monopole du savoir. C’est vraiment un ouvrage phare.
Tout ceci va donner naissance à une médecine domestique persistante, très ancrée dans les campagnes et très ouvertement assumée. On voit d’ailleurs apparaitre le modèle de la maitresse de maison comme soignante, en particulier au XVIIᵉ siècle, agissant comme le premier recours médical pour la famille et même la communauté locale. Elle assumait des responsabilités qui allaient bien au-delà des tâches domestiques. Savoir utiliser les remèdes à base de plantes était considéré comme l’une des vertus principales de la maitresse de maison. Un devoir même. C’est un aspect très documenté de l’histoire sociale anglaise.
Et lorsqu’elle était l’épouse du seigneur local ou du vicaire, on parlait de « lady of the manor » (la dame du manoir). Elle soignait non seulement sa famille et ses domestiques, mais aussi les pauvres du village. Ce service était souvent rendu gratuitement. Le soin était considéré comme une extension de la charité chrétienne et de la gestion domestique, ce qui rendait ce soin difficilement « criminalisable » par l’État. Dans les manoirs, on pouvait trouver des « stillrooms » (des salles de distillation) dans lesquelles on distillait et on préparait tout un tas de remèdes.
Donc cette pratique va pleinement s’installer dans les campagnes et persister au fil des siècles.
Le « common law » et la jurisprudence
Il est aussi possible, et même probable, que le droit anglais, qu’on appelle « Common Law » et qui naît de cas réels et de la jurisprudence, ait contribué au fait que les herbalistes aient survécu au Royaume-Uni jusqu’à aujourd’hui. En fait, dans la « Common Law », le droit émerge de la pratique. Un juge va interpréter les faits, dégager une règle à partir du cas particulier, qui va se stabiliser et se solidifier au fil de cas similaires, et ceci contribue directement à la construction du droit.
En droit français, on est plutôt pyramidal. Ça vient du haut. Le droit repose sur des codes écrits (Code civil, Code pénal, Code de la santé publique, etc.) conçus comme complets et cohérents dès le départ, applicables avant même que les situations concrètes n’apparaissent. Et donc, le droit précède la pratique dans le modèle français. La jurisprudence existe bien sûr en droit français, mais elle est subordonnée à la loi, elle interprète la loi mais ne fonde pas la loi, comme dans le droit anglais.
Comment ceci pourrait avoir influencé la pratique de l’herbalisme ? Eh bien, dans le droit anglais, une pratique n’est pas illégale par principe, elle le devient si un tribunal la condamne après un préjudice démontré. Et il est probable qu’il y ait eu un minimum de préjudice au fil des siècles, sinon on aurait interdit la pratique de l’herbalisme par les non-médecins.
Alors que, du côté français, plutôt que de donner la chance à la pratique, on a plutôt créé des monopoles, qui ont leurs avantages aussi pour la protection des patients, soyons clairs. Rappelez-vous mon épisode sur les années 1800 et début 1900 et le fait qu’après la Révolution française, pendant une dizaine d’années, n’importe qui peut s’établir médecin, après paiement d’une patente. C’est la jungle. Et dans ce contexte, Napoléon Bonaparte va réorganiser le monde médical. Le monopole pharmaceutique et médical sera scellé par la loi de 1803.
Et elle définit explicitement qui est autorisé à pratiquer — transformant de fait toute autre pratique de soin en délit d’exercice illégal. Au Royaume-Uni, la logique est inversée : on ne criminalise pas la fonction, mais le résultat (c’est-à-dire le préjudice). L’absence de délit d’exercice illégal de la médecine (au sens français) est bien le socle qui permet aux herbalistes d’exercer aujourd’hui sous le régime de la « Common Law ».
Alors, petite pause méthodologique. Mon objectif ici n’est pas de dire qu’un modèle juridique ou culturel serait intrinsèquement meilleur qu’un autre. Chaque modèle a ses forces et ses faiblesses. Ici, j’essaie juste de comprendre comment des cadres différents ont produit des trajectoires différentes.
Dans ce cadre, on peut constater que le modèle anglais, fondé sur la common law, a laissé davantage d’espace à l’émergence de praticiens en herboristerie au sens de conseillers et d’accompagnants. Ce système leur a permis de démontrer leur valeur, avec des mécanismes de régulation a posteriori, uniquement en cas de préjudice, plutôt que par une interdiction a priori. Vous voyez la différence ?
En France, il est possible, comme expliqué dans mon épisode sur la création et la suppression du certificat, que l’herboriste de comptoir, la partie commerce et vente de plantes, ait été le seul espace de libre lorsque Napoléon a réformé tout le système de santé. La seule brèche.
L’herbalisme dans la période coloniale
Qu’en est-il des autres pays anglophones ? Eh bien, nous avons la période coloniale qui a poussé cette manière de fonctionner, en particulier la common law, dans les colonies en Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande.
Pour les États-Unis que je connais un peu mieux d’un point de vue herbalisme, il y a eu aussi toute la période de conquête de l’Ouest, qui a apporté son lot d’horreurs comme nous le savons aujourd’hui, mais qui a forcé les groupements humains à fonctionner en autonomie, avec ou sans médecin, donc l’obligation d’apprendre et de pratiquer un herbalisme familial, car à la frontière, à la marge, il n’y avait pas le choix.
Ceci a été poussé encore plus loin au XIXᵉ siècle avec le mouvement Thomsonien et les Éclectiques (je vous avais fait un épisode pour chacun de ces mouvements). Ces courants étaient, globalement, antimonopoles.
Cet esprit d’indépendance et d’autodétermination a survécu dans de nombreux domaines, dont les pratiques complémentaires aux soins médicaux. Ce qui ne veut pas dire que c’est facile tous les jours pour ces praticiens, qu’il n’y a pas de pressions, mais que globalement, le système est plus ouvert, plus permissif.
Comment cette charte a-t-elle survécu au Royaume Uni ?
Revenons au Royaume-Uni pour terminer. Comment cette charte, créée par Henri VIII, a survécu jusqu’à aujourd’hui ? Comment se fait-il que la praticienne et le praticien, la conseillère et le conseiller, soient devenus porte-drapeau de la cause ?
Je vous rappelle la chose essentielle ici. On revient à la common law. Il existe toujours cette absence historique d’interdiction de pratiquer, et toujours un manque de préjudices démontrés. En France, le soin est considéré comme dangereux par défaut. Il est donc réservé a priori à des professions définies par la loi. Toute pratique hors cadre est illégale, même en l’absence de dommage.
Au Royaume-Uni, au contraire, le soin est vu comme une activité humaine ordinaire. Il devient problématique uniquement lorsqu’il y a fraude, tromperie ou préjudice réel. Il n’a donc jamais été nécessaire de créer un délit autonome criminalisant la pratique elle-même. Le droit commun suffisait.
Créer un délit équivalent à l’exercice illégal de la médecine aurait impliqué de criminaliser des pratiques vieilles de plusieurs siècles, de renverser une jurisprudence favorable et de provoquer une opposition sociale réelle. Le coût juridique, politique et culturel aurait été énorme.
J’ai terminé mon exposé sur les termes herbaliste, herbalisme et ce qu’ils représentent dans un système de pluralité de soin. Merci d’être là, merci pour votre soutien. Je vous retrouve très vite pour un prochain épisode…
Bonjour,
On parle aujourd’hui de l’écorce de bourdaine. On est dans les purgatifs, les laxatifs irritants et parfois un peu violents pour le système digestif. Aujourd’hui, on ne les utilise que sur le court terme pour des constipations qui sont résistantes aux autres mesures. Et pourtant, si on fait une revue des vieux écrits, ils nous disent que la bourdaine est un laxatif relativement doux et bien toléré. On parle de livres écrits par des praticiens très expérimentés comme le docteur Henri Leclerc en France ou le docteur Rudolf Weiss en Allemagne.
Et lorsque j’ai vu cette contradiction entre la tradition des années 1900 et le positionnement moderne, je me suis dit : y a un truc que je n’ai pas compris. Parce qu’en général, sauf exception, le positionnement d’aujourd’hui s’aligne assez bien sur la tradition. Du coup, je me suis grillé quelques neurones sur le sujet et je vais vous livrer mes réflexions aujourd’hui.
Dans cet épisode, on va faire une revue complète de la bourdaine, ses propriétés et indications. Et on va passer du temps à essayer de résoudre cette apparente contradiction entre la pratique des années 1900 et la pratique d’aujourd’hui.
Avant de démarrer, je vous rappelle que je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Je suis là pour partager ma passion avec vous. Mais ceci ne remplace aucunement un suivi médical, et n’a pas vocation à être un diagnostic ou une prescription médicale. En particulier vu qu’on va parler de constipation, une situation qui requiert un accompagnement médical car elle peut cacher une problématique plus grave.
Un peu de botanique
Comme à notre habitude, on démarre avec un peu de botanique.
La bourdaine est un arbuste de la famille des Rhamnaceae. Vous le trouverez dans des lieux généralement humides et dans les terres plutôt acides. On peut le trouver en bord de lisière forestière, à la mi-ombre, les pieds dans la mousse. Présent dans à peu près toute la France sauf le quart sud-est, c’est-à-dire vers chez moi (carte de répartition ici).
Il rappelle un peu le noisetier dans le sens où il fait des rejets depuis la souche.
Il a des feuilles alternes, ovales et glabres (c’est-à-dire sans poils lorsque vous observez à la loupe botanique). Il fait des groupements de petites fleurs verdâtres avec une floraison qui s’étale d’avril à juillet. Les fruits ressemblent à de petites baies qui sont d’abord vertes puis rouges et enfin noires à maturité.
Un signe caractéristique, c’est son écorce foncée marquée de très nombreuses lenticelles blanches grisâtres. Une lenticelle, ça ressemble à un petit point (ou une petite verrue) sur l’écorce, et c’est en fait comme un pore qui permet à l’arbre de respirer, d’échanger oxygène et dioxyde de carbone. Donc là, sur l’écorce de bourdaine, vous allez en voir, ce sont des points gris-blancs sur une écorce assez foncée.
Un autre signe : lorsque vous sciez une branche, le bois au cœur (le duramen) est de couleur rougeâtre. Puis on a une couche de bois de couleur claire, puis l’écorce foncée.
Voici le lien vers l’article de Claude Chahinian publié sur le site de Vieilles Racines et Jeunes Pousses. Claude est cueilleur de plantes médicinales et il nous explique comment se fait la cueillette, avec des photos d’illustration.
Cueillette
La partie utilisée en herboristerie, c’est l’écorce sèche et vieillie d’un an. On reviendra sur le pourquoi.
Mais pour l’instant, parlons de la récolte. Je m’inspire ici des explications de Claude car je n’ai jamais effectué cette récolte. Le bon moment pour cueillir, c’est à la montée de sève car à ce moment-là, les écorces se détachent beaucoup plus facilement.
Claude utilise une petite scie à main, une machette, une brosse et un épluche-légume. Car il va littéralement éplucher les rameaux qu’il a sciés des souches. Il parle de rameaux de 3 à 5 ou 6 cm de diamètre. La récolte se fait d’une manière respectueuse, donc en observant les alentours, le nombre de pieds disponibles, ceci afin de ne pas trop prélever sur la même souche. Car ceci va grandement affaiblir l’arbre, bien évidemment.
Ensuite, on enlève les petits rameaux, on brosse la branche au cas où il y ait des lichens vu qu’on est dans des lieux humides. Et ensuite Claude utilise son épluche-légume pour récupérer des lanières d’écorce qui iront par la suite au séchoir.
Donc voilà, allez lire l’article, on remercie Claude pour ce partage, et un petit coucou à nos amis de Vieilles Racines et Jeunes Pousses au passage.
Pour la petite histoire, le charbon de bois de bourdaine était utilisé pour préparer la « poudre noire » qui était utilisée dans les anciennes armes à feu et comme explosif. Je trouve ce point assez intéressant car il nous offre un moyen mnémotechnique de nous souvenir de l’énergie de la bourdaine sur le transit.
Constituants de la bourdaine
En ce qui concerne les constituants de la bourdaine, nous avons différents constituants qui sont dérivés de l’anthracène. C’est pour ça que dans les noms de ces constituants, on va retrouver la racine « anthro » ou « anthra ».
Nous avons des anthrones et anthranols libres, qui sont actifs dès l’absorption et hautement irritants pour la muqueuse intestinale. Ils peuvent provoquer des diarrhées violentes, crampes, vomissements. Ils sont présents dans l’écorce fraiche, mais ils sont instables et ils vont, avec le temps et le séchage, s’oxyder, et se transformer en anthraquinones qui sont stables et largement moins irritantes. Mais efficaces comme laxatifs.
De plus, ces anthraquinones ne sont plus directement actives dans notre corps comme les anthrones. Elles existent sous forme d’hétérosides. On reviendra à ce terme dans quelques minutes pour bien comprendre comment la bourdaine fonctionne à l’intérieur de notre corps.
Il y a d’autres constituants dans l’écorce, comme des flavonoïdes et des tanins, mais ils sont relativement peu importants pour expliquer l’action de la plante.
Utilisations
Bourdaine : laxatif stimulant et irritant
Allez, on passe aux propriétés. L’écorce de bourdaine est considérée comme un laxatif stimulant et irritant. C’est donc le dernier recours lorsqu’on a essayé d’autres mesures alimentaires, d’hygiène de vie et d’autres types de plantes agissant sur le transit. D’autres mesures plus douces si vous voulez.
Dans le monde des plantes, on a ce qu’on appelle des laxatifs osmotiques, qui attirent l’eau dans la lumière intestinale. Le sorbitol du pruneau a cette action. Les sels de magnésium ont cette action. Les selles sont trop déshydratées, donc on force un apport d’eau dans le tube digestif. Ça, c’est l’une des stratégies.
On a aussi les laxatifs de lest, qui apportent des fibres, de la matière, du volume. Avec ces fibres, le côlon est plus distendu mécaniquement, et cette distension déclenche le réflexe péristaltique qui fait progresser les selles dans le tube d’une manière plus efficace. Particulièrement intéressant chez la personne qui ne mange pas beaucoup de fibres justement. On a ici le psyllium, les graines de lin, etc. Ça, c’est une autre stratégie. On a aussi les stimulants biliaires, qu’on appelle cholérétiques et cholagogues, et on va y revenir dans un instant car la bourdaine a aussi cette propriété.
Et puis, lorsque ces substances ne sont pas suffisantes, ou que le transit est particulièrement lent (on parle de trouble de la motilité, de constipation par inertie colique), alors, il faut parfois faire appel à des laxatifs un peu plus irritants et stimulants.
Que font ces substances ? Comme son nom l’indique, un laxatif irritant vient irriter la muqueuse digestive. Lorsque vous faites ceci, le réflexe du tube digestif sera d’expulser la substance irritante. Cela va donc stimuler le péristaltisme et pousser l’irritant ainsi que les matières fécales vers la porte de sortie. Plus vite. Plus fort. Et parfois, de manière un peu spasmodique. Ça veut dire que ces substances peuvent provoquer des crampes, peuvent parfois provoquer des diarrhées explosives chez la personne ayant les intestins sensibles ou fragiles.
Dans cette catégorie, nous avons la racine de rhubarbe de Chine (Rheum palmatum). Nous avons le séné (Senna alexandrina). Les Américains connaissent le cascara (Rhamnus purshiana) qui est un cousin de la bourdaine. Nous avons le latex d’aloès (Aloe barbadensis, A. ferox) – j’ai bien dit le latex (le liquide blanc qui suinte juste en dessous de la peau) et pas le gel d’aloès qui se trouve un peu plus profond dans la feuille. Et nous avons la bourdaine dont nous parlons aujourd’hui.
De tous les laxatifs irritants d’origine naturelle, si vous regardez les ouvrages écrits par des personnes d’expérience, comme Leclerc, Valnet ou Weiss, la bourdaine semble être le plus doux et le mieux toléré. Alors attention, tout est relatif. Nous sommes clairement dans les laxatifs irritants, à utiliser sur le court terme. Mais si on voulait faire un classement de l’effet irritant, la bourdaine serait probablement en bas de l’échelle.
Leclerc lui reconnaît une action laxative remarquable ne provoquant jamais de phénomène d’irritation ou d’intolérance. Il utilise le terme « eccoprotique » qui n’est plus utilisé aujourd’hui, et qui signifie un laxatif qui est relativement bien toléré et pas si irritant que ça en fait. Leclerc l’emploie lorsque la constipation est due à des spasmes intestinaux ou lorsque la personne a une sécrétion biliaire qui laisse à désirer.
Alors, à ce stade, on va décortiquer ce que nous dit Leclerc. Car on retrouve à peu près la même chose chez d’autres médecins de l’époque, comme Rudolf Weiss, qui est un peu le père de la phytothérapie moderne en Allemagne. Donc on a ici des praticiens très expérimentés qui nous donnent des clés de lecture. Il y a deux parties aux indications de Leclerc. Faiblesse des sécrétions biliaires, et constipation due à des spasmes intestinaux.
Stimule la production de bile
Prenons la première. La partie « faiblesse des sécrétions biliaires » est intéressante, car on a une propriété peu connue de la bourdaine, qui est cholérétique et cholagogue. C’est-à-dire que la plante favorise la production et l’excrétion de bile. La bile étant un liquide digestif majeur et légèrement irritant pour la muqueuse intestinale, tout ceci va humidifier les selles et stimuler le réflexe péristaltique. Donc la bourdaine, déjà, agit sur le transit en favorisant une meilleure production de bile.
Comment sait-on qu’on a une sécrétion biliaire faible ? Notez qu’on parle ici de faiblesse constitutionnelle, de faiblesse innée ou acquise au travers d’une certaine hygiène de vie, qui peut être passagère ou chronique. Mais on ne parle pas de pathologie hépatobiliaire. Du coup, ça s’exprime comment ? Par des lourdeurs après les repas, surtout lorsqu’il y a beaucoup de lipides, lorsque le repas est particulièrement gras. Une sensation nauséeuse, on est vite écœuré. Et puis une tendance à la constipation, par manque de sécrétions biliaires.
Bien sûr, nous avons d’autres plantes qui sont cholérétiques et cholagogues et largement plus intéressantes ici, car elles n’ont pas cette énergie colatérale d’irritation intestinale. La racine de pissenlit, de bardane, le radis noir, la feuille d’artichaut, etc. Des plantes plus faciles d’utilisation si on a ce profil-là, de faiblesse des sécrétions biliaires.
Excès de contractions intestinales
Le 2ᵉ point soulevé par Leclerc, c’est la constipation due à des spasmes intestinaux. Et… j’ai eu un peu de mal à comprendre au départ. Et puis j’ai vu que c’était une lecture de l’époque. Une manière de classer les différents types de constipation qui n’est plus utilisée aujourd’hui.
On voit cette dichotomie entre constipation par atonie intestinale et constipation par excès de contraction.
Le premier type, constipation par atonie intestinale, est caractérisé par un défaut de contraction, de péristaltisme. Le mouvement péristaltique, qui pousse la matière fécale vers le rectum, est lent et insuffisant. C’est un colon « paresseux », si vous voulez. Un terrain que l’on retrouvait chez les personnes âgées, les personnes sédentaires ou alitées, chez les personnes qui avaient un peu abusé des laxatifs irritants et chez qui le mouvement ne se produisait plus tout seul. Les selles sont rares et volumineuses. La situation est peu douloureuse, il n’y a pas forcément de crampes.
Le deuxième type, constipation par spasme intestinal, ou constipation spasmodique. C’est une constipation par excès de tension des muscles lisses digestifs. Un peu à l’opposé de la constipation par atonie. Les contractions intestinales sont excessives et anarchiques. Tout ceci crée une sorte de blocage du mouvement intestinal. On retrouvait ce terrain chez les personnes nerveuses, émotives, soumises à un fort stress. La constipation est accompagnée de coliques, de douleurs abdominales. Les selles sont dures et fragmentées en petits morceaux secs.
On trouve d’autres types de classification à l’époque, comme la constipation par sécheresse intestinale, caractérisée par un manque d’humidité et de volume. Le levier d’action ici était la relance des sécrétions biliaires (pour stimuler la production de liquides digestifs), l’emploi des fibres et des mucilages, donc tout ce qui pouvait ramener des substances qui retiennent les liquides. Et probablement boire plus.
Ces classifications ont changé de nom aujourd’hui, mais finalement, on retrouve un peu les mêmes terrains. Dans le premier type, un médecin aujourd’hui pourrait parler de constipation par transit lent. J’ai un peu plus de mal à trouver le 2ᵉ type, mais il me semble qu’on parlerait de syndrome de l’intestin irritable à prédominance constipation. Mais je me trompe peut-être, comme vous le savez je ne suis pas diagnosticien vu que je ne suis pas médecin.
OK, je referme cette énorme parenthèse, que vous avez trouvée intéressante j’espère, pour revenir à notre bourdaine.
Dans les constipations de transit lent, les médecins de l’époque, du moins ceux qui travaillaient avec les plantes, allaient chercher les laxatifs les plus irritants possibles. Car dans leur vision des choses, les intestins sont tellement paresseux qu’il faut fortement les stimuler, et là on ne fait pas dans la dentelle. Donc ce sont les latex d’aloès, le séné, etc. La bourdaine était considérée comme trop faible ici.
Weiss nous le confirme, il nous dit que dans les cas très rebelles, la bourdaine ne suffira pas seule, et un mélange avec les feuilles de séné sera plus efficace.
Mais dans les constipations spasmodiques, que se passe-t-il si on utilise ces laxatifs très irritants ? Eh oui, encore plus de spasmes. L’intestin se rebelle contre ces irritants et plutôt que de faire bouger les choses, on spasme encore plus. Donc ça va dans la mauvaise direction. Dans ces constipations-là, à l’époque, on utilisait des laxatifs plus doux. Et la bourdaine en faisait partie.
On voyait aussi d’autres laxatifs positionnés dans ces constipations spasmodiques comme le psyllium chez Leclerc.
Vermifuge
Valnet positionne la bourdaine comme vermifuge. Je ne pense pas que la bourdaine soit efficace pour détruire les vers. En revanche, dans le passé, on faisait toujours une stratégie en deux temps pour éliminer les vers et autres parasites intestinaux. Dans un premier temps, on absorbait des substances toxiques pour les vers comme la tanaisie, l’absinthe, le semen-contra (qui est une armoise), la fougère mâle et d’autres plantes plus ou moins toxiques. Donc déjà, attention à ce que vous trouvez dans certains vieux écrits, certaines plantes ont été abandonnées aujourd’hui car trop délicates à utiliser.
Ensuite, dans un 2ᵉ temps, on prenait un laxatif irritant pour un effet de chasse assez drastique. C’est dans ce contexte-là, je pense, que Valnet liste la bourdaine comme vermifuge.
Bien que, chez Fournier, on retrouve aussi cette indication vu qu’il nous dit « il arrive qu’en même temps, la bourdaine se montre efficace contre les vers intestinaux ». Je ne sais pas ce qu’il entend par « il arrive que », l’effet vermifuge n’a pas l’air nécessairement très prévisible. Je n’en sais pas plus sur cet effet vermifuge.
Préparations
En ce qui concerne les préparations, on trouve de nombreuses recettes dans la tradition. On va faire simple et retenir celle de Leclerc.
Il nous dit : de toutes les préparations de bourdaine, la plus active est la décoction suivie d’une macération : on fait bouillir de 2 à 5 grammes d’écorce desséchée avec soin (elle est d’autant meilleure qu’elle est plus ancienne) dans 150 grammes d’eau pendant 25 minutes : on laisse ensuite infuser à froid de 4 à 6 heures. Le liquide décanté est absorbé le soir au coucher. La poudre donne également de bons résultats (1 à 2 g en cachets de 500 mg avant les repas).
Weiss nous propose aussi l’extrait fluide de l’écorce à raison de 20 à 40 gouttes prises le soir. Je vous rappelle qu’un extrait fluide, ce n’est pas un extrait qui est fluide, c’est-à-dire liquide. C’est une préparation très spécifique définie au codex pharmaceutique de l’époque. 1 g d’extrait fluide représente 1 g de plante sèche, c’est ça la définition, ce qui rend l’extrait fluide globalement 5 fois plus concentré qu’une teinture que l’on préparerait sur écorce sèche. Est-ce que ça veut dire qu’il faut prendre 5 fois cette dose si on a une teinture et pas un extrait fluide, c’est-à-dire 100 à 200 gouttes le soir ? Je n’ai pas la réponse, et je n’ai pas forcément envie de tester pour vous.
Valnet nous rappelle un point très important : on prend la bourdaine au coucher, l’effet se produit le lendemain matin. C’est un peu long. Mais ça fonctionne. Je vous garantis que l’effet sera présent. Il faut plusieurs heures pour que la flore intestinale travaille sur l’hétéroside d’anthraquinone et libère la substance active. Un hétéroside, c’est une molécule composée d’un sucre attaché à une molécule active qu’on appelle l’aglycone (ou la génine). Tant que le sucre est présent, la molécule est relativement inerte. Mais une fois que vous avez cassé la liaison et libéré l’aglycone, l’effet pharmacologique démarre. Très souvent, c’est la flore intestinale qui fait ce travail. Et il lui faut plusieurs heures. C’est le cas ici.
Une fois l’aglycone libéré, nous avons, à ce moment-là, une stimulation énergique du péristaltisme intestinal. La réabsorption d’eau et d’électrolytes est aussi inhibée. Donc plus de liquides dans le côlon, et une progression plus rapide, le côlon aura donc moins de temps pour déshydrater la matière fécale.
Je vous parle de ceci car voici le piège. Imaginons que je sois constipé. J’aimerais bien débloquer les choses et j’ai lu que la bourdaine pourrait m’aider. Il est 21 h. Je me fais une tasse de décoction de l’écorce. A 22 h, toujours rien. Je me dis : tiens, bizarre, on m’a dit que c’était vachement efficace, je vais reprendre une tasse, au cas où. A 23 h, toujours rien. Je me dis que les livres disent n’importe quoi, que l’écorce que j’ai achetée est trop vieille, et puis vu que j’ai acheté ce gros sac, je me fais une nouvelle tasse avant d’aller au lit. Au moins je serai tranquille.
Sauf qu’à 3 h du mat, je suis tordu de douleur sur les toilettes. Et c’est pas tranquille du tout. Donc je répète. Une prise le soir. Effets attendus le lendemain matin.
Mélanges à tisanes
La tradition nous propose souvent des mélanges à tisanes, avec des plantes qui vont venir contrebalancer l’effet parfois un peu trop irritant. Des plantes antispasmodiques des muscles digestifs, qui calment les ballonnements et réduisent la production de gaz. Par exemple, chez Valnet, on trouve le mélange laxatif suivant :
- Bourdaine, écorce, 25 g
- Angélique, racine, 20 g
- Sauge, feuilles, 20 g
- Mauve, fleurs, 20 g
- Lin, graines, 25 g
1 ou 2 cuillères à soupe de ce mélange par tasse. Bouillir 3 minutes et infuser 10 minutes. Sucrer au miel.
Cela dit, ce mélange n’est pas vraiment homogène, dans le sens où si vous mélangez dans un sac en papier kraft et que vous secouez quelques fois, vous allez retrouver les graines de lin tout au fond du sac et les fleurs de mauve probablement sur le dessus. Bref, je passe sur ce détail. Le point important ici, c’est qu’on vient combiner des laxatifs de lest, des mucilages adoucissants, des antispasmodiques comme la racine d’angélique, pour venir équilibrer la bourdaine. C’est ça aussi la pratique de l’herboristerie, l’art de faire les bons mélanges.
Chez Fournier, on voit l’association avec la racine de réglisse, la racine de guimauve, l’anis, le fenouil, la sauge ou la menthe, pour les mêmes raisons. Là on commence à faire de bons mélanges. Donc le conseil judicieux, si vous voulez utiliser la bourdaine, c’est de la combiner à d’autres qui vont venir contrebalancer son énergie un peu irritante pour permettre un meilleur passage.
Précautions
En termes de précautions, maintenant que je vous ai fourni mon interprétation des ouvrages classiques, je vais de nouveau simplifier.
En gros, la vue du ciel, c’est que 1. la bourdaine est un irritant intestinal et 2. elle peut provoquer des diarrhées qui nous font perdre nos minéraux, en particulier le potassium. Ces deux paramètres vont, globalement, dicter les risques et interactions possibles avec les médicaments.
Premier point, la bourdaine reste un laxatif irritant pour la muqueuse intestinale. À une époque, on n’hésitait pas à utiliser des remèdes un peu « héroïques », quitte à créer une diarrhée un peu explosive. C’était surtout une pratique des campagnes avec des personnes qui avaient des constitutions fortes, qui avaient l’habitude de ce genre d’approches. Aujourd’hui, ça ne se fait plus, on a des terrains digestifs qui sont devenus globalement plus sensibles, et on a tourné la page sur ce genre d’approches, sauf lorsqu’on n’a plus le choix.
Donc, les précautions liées au fait que ce soit un irritant qui peut faire réagir violemment si on en prend trop :
- On utilise uniquement l’écorce séchée d’au moins 1 an ou traitée thermiquement pour accélérer le processus (en général chauffage à 100°C pendant 1 h) ;
- À utiliser sur le court terme chez l’adulte, pas plus d’une semaine idéalement. Weiss parle de quelques semaines tout au plus. Sinon, on peut créer un phénomène d’accoutumance dans lequel la personne ne peut plus aller à la selle sans ses laxatifs irritants.
- Pas chez l’enfant, la femme enceinte ou allaitante ;
- Lorsque d’autres mesures n’ont pas porté leurs fruits : modifications alimentaires, d’hygiène de vie, utilisation de laxatifs osmotiques, ou de lest, ou stimulant la sécrétion biliaire (qu’on appelle cholérétifs et cholagogues) ;
- Ne pas utiliser si maladie inflammatoire intestinale ou si terrain intestinal fragile.
Les précautions liées au fait que les diarrhées provoquées peuvent nous faire perdre nos minéraux, potassium en particulier :
- Prudence si insuffisance cardiaque ;
- Prudence chez la personne âgée si risque de déshydratation ou de déséquilibre électrolytique ;
- Et globalement attention si hypokaliémie déclarée ou risque d’hypokaliémie (c’est-à-dire pas assez de potassium, peut-être à cause d’un médicament diurétique).
Il peut y avoir interaction avec certains médicaments. En fait, si des médicaments peuvent provoquer des pertes de potassium, ou sont sensibles au niveau de potassium, il y a risque d’interaction. Ceci est à valider avec votre médecin ou votre pharmacien, qui est le gardien des interactions. On a ici les diurétiques, corticoïdes, digitaliques, anti-arythmiques et d’autres laxatifs qui pourraient se superposer.
Je termine avec cette petite anecdote de Leclerc qui nous dit : « Un de mes malades de la campagne m’annonçait un jour triomphalement que, grâce à une écorce venant de Turquie, ses viscères abdominaux, d’une discrétion désespérante, avaient retrouvé leurs fonctions normales : ayant reconnu dans cette écorce celle de la Bourdaine, j’eus l’imprudence de lui faire remarquer qu’il pourrait s’en procurer, sans bourse délier, dans un bois voisin de son habitation. » Donc, en gros, on a vendu au gars une écorce exotique qui vient de loin et qu’il a probablement payée cher, alors que c’est de la bourdaine qui pousse à côté de chez lui. Un scénario encore tout à fait plausible aujourd’hui, soit dit en passant…
J’adore le style très littéraire, presque poétique de Leclerc, pour nous parler de conditions décidément bien terre à terre comme la constipation.
Merci d’être là et à très bientôt pour un prochain épisode !
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