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Bonjour,

Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’une plante qui possède une longue histoire dans la tradition médicinale de différents pays. La plante s’appelle le schisandra. Plante prometteuse certes, sans pour autant être une plante miracle. Nous verrons comment la positionner et l’utiliser exactement.

J’ai tellement de choses à vous raconter que j’ai décidé de diviser la discussion en 2 parties. Dans cette première partie, on va parler de botanique et de jardinage. On va aller faire un tour du côté de la Chine et de l’ex-Union soviétique. Et dans la deuxième partie, nous parlerons des études et de l’utilisation moderne de la plante.

Avant de plonger dans le cœur de la discussion, je vous rappelle que je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Je suis là pour partager ma passion avec vous. Mais ceci ne remplace aucunement un suivi médical, et n’a pas vocation à être un diagnostic ou une prescription médicale.

Baies et feuilles de schisandra


Un peu de botanique

On débute notre discussion avec un peu de botanique. On parle ici des espèces du genre Schisandra qui appartiennent à la famille des Schisandraceae (on les avait précédemment classées parmi les Magnoliaceae et puis finalement, on a décidé que c’était une famille à part). C’est une famille relativement petite comparée à d’autres, mais qui contient une autre médicinale que nous connaissons bien, l’anis étoilé (Illicium verum).

Les schisandras sont des plantes dioïques (c’est-à-dire que certaines sont femelles, d’autres mâles, sur des plantes séparées). On les trouve principalement dans les forêts d’Asie de l’Est, en altitude et dans un climat plutôt froid. Ce sont des lianes qui s’enroulent autour de supports qu’elles vont trouver dans la végétation environnante, principalement des arbres. Elles sont ligneuses, c’est-à-dire que la tige a l’apparence du bois.

On va trouver de nombreuses espèces de schisandra qui sont médicinales, et c’est là que ça devient un peu compliqué. On utilise les fruits de la plante, c’est la partie médicinale officielle. Le nom du remède en médecine chinoise, c’est Wu Wei Zi.

La pharmacopée chinoise reconnait 2 espèces officielles au niveau du pays entier :

  • Schisandra chinensis (qu’on appelle Bei Wu Wei Zi – qui signifie la schisandra du nord) : c’est celle qui est supposée être le standard de haute qualité d’un point de vue efficacité et principes actifs.
  • Schisandra sphenanthera (qu’on appelle Nan Wu Wei Zi – la schisandra du sud) : reconnue comme une espèce médicinale à part entière.

Ensuite, au niveau des pharmacopées locales, comme celles du Chongqing et du Sichuan, on va trouver :

  • Schisandra henryi, S. pubescens, S. rubriflora (que l’on englobe sous le nom de Xi Wu Wei Zi – la schisandra de l’ouest).

Plusieurs études montrent que Schisandra chinensis est souvent mélangé ou remplacé par Schisandra sphenanthera dans les herboristeries et les produits traditionnels chinois. Sphenanthera est moins cher et ressemble visuellement à chinensis, ce qui facilite la substitution ou la confusion lors de l’achat, du stockage ou de la transformation. Cela dit, quand on regarde les analyses, on voit que les deux sont très riches en constituants actifs. Elles partagent de nombreux composés, surtout des lignanes. Mais elles ont aussi des profils différents : sphenanthera a une composition en lignanes plus diverse et parfois plus élevée, alors que chinensis est caractérisée par moins de lignanes mais avec une concentration plus élevée en schisandrol A, qui est l’une des lignages officielles (Guo, 2011)(Lu, 2018).

Ensuite, pour compliquer le tout, en ethnobotanique, on voit l’utilisation de 21 espèces soit en comestible soit en médicinale. Je vous mets d’ailleurs le lien vers un excellent article (en anglais) de Josef Brinckmann, un ethnobotaniste, qui, justement, parle de l’écologie de la plante et de l’impact de la cueillette (voir les références en fin d’article).

Eh oui, car plusieurs espèces de schisandra partagent leur habitat avec des espèces animales menacées et protégées, comme le tigre de Sibérie, le singe doré, l’ours noir d’Asie, le panda géant. C’est pour ça que, depuis le début des années 2000, plusieurs projets pour la récolte et le commerce durables ont été mis en place. Ceci pour prendre en considération les plantes et les animaux présents dans les zones de ramasse.

Nous, on va parler principalement de Schisandra chinensis. D’un point de vue préservation de l’espèce, il y a de très fortes tensions sur la ressource sauvage. En Russie, on sait que la situation est préoccupante. Dans certaines régions de Chine aussi. L’espèce est menacée à cause de la destruction de son habitat naturel et d’une récolte trop intensive par l’homme.

Pour les projets qui se concentrent sur la ramasse durable, nous avons la fondation Fairwild qui a fait un gros travail. Nous avons un projet pilote pour la biodiversité qui a duré 5 ans (de 2007 à 2011), entre l’Union Européenne et la Chine, visant une culture de schisandra durable, de qualité bio et respectueuse des pandas. Ce projet a prouvé la viabilité d’un modèle éthique en structurant une coopérative de 22 villages pour la récolte de schisandra. Les ventes sont passées de 0,5 tonne en 2009 à 30 tonnes en 2017 pour la coopérative.

Donc oui, on voit que certains producteurs, certaines coopératives de cueilleurs chinois ont adopté des méthodes respectueuses. Mais rien comparé aux millions de kilogrammes de baies de schisandra récoltées chaque année pour la vente en Chine, au Japon, en Corée du Nord, en Corée du Sud et en Russie. La part produite selon les normes de durabilité est toujours négligeable, hélas.

Du coup, vous avez probablement des questions au sujet d’où acheter une schisandra écoresponsable. Je ne vais pas rentrer dans ce sujet car ça m’obligerait à parler de vendeurs, de marques, et ceci nous met dans des situations compliquées, mais il faut poser des questions et faire des recherches pour un achat écoresponsable.


Culture de la schisandra

Ce qui nous amène à la culture de la schisandra. La culture en France semble tout à fait possible vu la rusticité de la liane. On trouve dans des pépinières des lianes autofertiles (c’est-à-dire monoïques), donc pas besoin d’un plant mâle et femelle pour obtenir la fructification. Vous les trouverez sous le nom du cultivar « Schisandra chinensis sadova ». Parfois « sadova 1 » ou « sadovy 1 ».

Le cultivar a été sélectionné à partir de 1959 au Jardin Botanique de l’Académie Nationale des Sciences d’Ukraine (à Kyev). Il est issu de travaux de domestication menés par des chercheurs qui ont travaillé sur l’acclimatation des plantes d’Extrême-Orient. Dans la section références, sur mon site, je vous mettrai le lien vers un document avec les détails sur ce cultivar, publié dans les Annales de l’Université des Sciences de Varsovie.

La question, bien évidemment : quel est l’impact sur la teneur en constituants actifs comparé à l’espèce sauvage ? Je vous mettrai des références dans l’article, il semble que ce cultivar donne une bonne teneur en constituants, et même parfois supérieure à l’espèce sauvage (Szopa, 2018)(Szopa, 2019).

Ce cultivar semble mondialement reconnu pour sa fructification abondante. Et c’est le standard utilisé dans les projets de culture durable pour sa résistance au froid (jusqu’à -30°C) et sa richesse en principes actifs.

Retour au jardin. La plante est très résistante au froid. Le climat idéal sera frais, peut-être un climat montagneux. Il faudra un sol riche en humus, légèrement acide avec un pH entre 5 et 6.

Elle apprécie une position ombragée. Pas de soleil brûlant, pas de sécheresse. La schisandra a un système racinaire superficiel qui ne supporte pas le manque d’eau. Dans son milieu naturel, on la trouve habituellement en lisière de forêts mixtes, sous une lumière tamisée, parfois sur les berges d’un cours d’eau.

Du coup, le climat méditerranéen, on laisse tomber. J’ai un cultivar sadova au jardin chez moi dans le Vaucluse depuis peut-être 3 ou 4 ans et il vivote même à l’ombre. Probablement à mettre dans un « jardin-forêt », avec une canopée qui la protège et qui lui permet de s’accrocher et de grimper. Sinon : treillis, pergola, etc. Faut qu’elle puisse s’accrocher.

Les experts nous disent qu’il faut laisser la plante se développer librement pendant les premiers 2 à 3 ans après plantation. Ensuite, on sélectionne entre 1 et 3 tiges parmi les plus vigoureuses et on les attache à un support pour qu’elles croissent verticalement. Les tiges qui rampent au sol ne produiront ni fleurs ni fruits.

La plante va perdre ses feuilles pendant l’hiver. Chaque année, au début du printemps (avant la reprise de la phase végétative), on taille les plantes pour supprimer toutes les tiges faibles. Et on va aussi tailler les rameaux de l’année précédente juste au-dessus du 12ᵉ au 15ᵉ bourgeon. Et on va arroser régulièrement et abondamment. Au pied de la plante, on met du fumier composté et une belle couche de paillage.

D’un point de vue maladies, vu que la plante demande de l’humidité, les maladies cryptogamiques semblent être le problème principal en culture, souvent lié à un manque de circulation d’air ou à un excès d’eau stagnante. L’oïdium par exemple. On peut avoir des pucerons qui s’attaquent aux jeunes pousses du printemps et provoquent l’enroulement des feuilles. Attention aux escargots et limaces lorsque les plants sont encore jeunes. Attention aux coups de chaud et de sécheresse, c’est probablement la menace principale.

Apparemment, si on s’occupe bien de la plante et qu’elle se plait dans la région, elle commence à produire des fruits 4 à 6 ans après la plantation, et un plant peut produire entre 1 et 5 kg de fruits. La récolte se fait de septembre à novembre, le fruit est séché au four à des températures qui peuvent monter à 60 à 70°C. La baie sèche sera de couleur foncée, rouge brunâtre à rouge noirâtre et ratatinée un peu comme un raisin sec.

La plante est cultivée à grande échelle, en particulier en Chine, Corée du Sud et Russie. Donc acheter une schisandra de source cultivée est tout à fait possible.

branche de schisandra avec grappes de baies


Utilisations traditionnelles

Bien, à ce stade je vous propose que l’on parle de l’histoire de la schisandra dans les différents courants de médecine du monde et de ses utilisations traditionnelles.

Schisandra et médecine chinoise

Et nous allons démarrer avec la médecine traditionnelle chinoise, qui nous a fait connaître la plante en Occident. On l’appelle la baie aux cinq saveurs, car elle est à la fois acide, sucrée, âcre (piquante), amère et salée. Si vous goûtez la baie séchée, vous constaterez que l’acidité domine immédiatement, tandis que les autres saveurs apparaissent plus progressivement lors de la mastication. La graine est surtout amère et piquante, alors que la pulpe et la peau apportent des notes plus sucrées et légèrement salées, en plus de l’acidité. Et en médecine chinoise, ces goûts et ces saveurs nous donnent des indications sur les propriétés et indications du remède.

Pour vous parler des propriétés, je vais me lancer dans un peu de Médecine Traditionnelle Chinoise. Si vous pratiquez la MTC, soyez indulgent avec moi, ce n’est pas ma spécialité, je n’ai qu’une vague compréhension de cette magnifique pratique. De plus, une plante utilisée seule en MTC, c’est une exception. Elle est presque toujours intégrée à une formulation complexe, qu’elle soit issue des textes classiques ou composée sur mesure, afin de créer une synergie et d’équilibrer les effets du mélange. Donc je vais probablement écorcher pas mal de choses, mais j’aimerais que ça nous donne une base qui nous amène vers les indications modernes.

Comme on l’a vu, elle a les 5 saveurs, ce qui est une caractéristique assez rare, lui permettant de pénétrer dans les 5 méridiens d’organes principaux. Ce qui va, par extension, influencer tout le système. C’est l’une des rares plantes à avoir un spectre aussi large.

Premier point, on dit que la schisandra « tonifie les Reins et retient le Jing ». En MTC, les Reins ne correspondent pas seulement aux reins anatomiques. On utilise d’ailleurs une majuscule pour chaque organe, pour montrer qu’ils représentent un système entier. Pour les Reins, on parle du système central lié à l’énergie vitale, la croissance, la vitalité, la sexualité, la longévité.

Lorsqu’on parle de « tonifier les Reins », on parle d’une action profonde qui vient renforcer les réserves énergétiques, la capacité de régulation, de reproduction et de maintien de l’organisme. On est un peu au cœur des processus vitaux ici.

La partie « retient le Jing » est intéressante. Le Jing, c’est l’essence vitale de la personne. Et s’il y a une faiblesse générale, on peut, en quelque sorte, avoir des pertes excessives de cette essence. Une manifestation de ces pertes, la partie observable si vous voulez, ce sont des pertes vaginales, pertes séminales, mictions trop fréquentes, transpiration excessive, transpirations nocturnes, diarrhées chroniques. Une soif aussi, vu qu’il y a toutes ces pertes de fluides.

Ici, on voudrait empêcher le capital vital de s’échapper. Le terme « astringer le Jing » est parfois utilisé. Vous vous rappelez du terme « astringent » dans le monde des plantes avec les tanins, on empêche les pertes de liquide en tannant les muqueuses et en tonifiant les tissus. Ici, on dit que la schisandra vient astringer le Jing et empêcher les fuites excessives par pertes de liquides corporels.

L’image ici, c’est la personne faible globalement, mais localement aussi avec faiblesse des tissus, des muqueuses, des sphincters qui ne retiennent plus. Finalement, la schisandra « rassemble ce qui se disperse ». Elle redonne de la structure à un corps qui perd son essence à cause de la fatigue profonde.

Une autre indication : la schisandra apaise l’Esprit (qu’on appelle le Shen). Le Shen, c’est la conscience, l’esprit créateur, l’ensemble des fonctions psychiques et spirituelles qui nous permettent d’interagir et de nous adapter à l’environnement. Le Shen siège dans le Cœur.

Quand le Shen est agité, on peut ressentir de l’anxiété, de la nervosité, mal dormir, avoir des palpitations cardiaques. La schisandra vient calmer cette hyperactivité mentale et émotionnelle. Elle vient aussi calmer et contenir le Qi du Cœur pour ne pas qu’il ne parte dans toutes les directions. Cœur, Esprit, émotions sont étroitement liés dans ce modèle.

On va rajouter une indication. Au vide des Reins, on va rajouter un vide des Poumons. Il y a une toux chronique, un essoufflement, parfois un sifflement un peu comme quand on a de l’asthme. Cette toux n’est pas grasse, pas de chaleur ou d’infection, c’est une toux de vide, sèche, chronique, avec fatigue respiratoire. Souffle court. On dit que la schisandra vient astringer la perte d’énergie du poumon et de ce fait, stoppe cette toux d’épuisement.

En MTC, on dit que le Poumon gouverne le Qi, mais le Rein l’enracine (ou le saisit). Dans la toux chronique que je vous décris ici, en fait, le Rein est trop faible pour « saisir » l’énergie du Poumon et la tirer vers le bas pour l’enraciner. C’est pour ça que la Schisandra est géniale ici : elle tonifie le Poumon (en haut) et le Rein (en bas) pour rétablir cette connexion.

D’ailleurs, petite mise en garde, justement parce qu’elle « enferme » (astringe), elle est traditionnellement déconseillée en phase aiguë d’une infection (quand on veut évacuer un virus ou une forte fièvre), pour ne pas « enfermer le mal à l’intérieur ».

Donc, globalement, si on essaie de retenir un profil très simple ici, finalement, ça serait la personne épuisée physiquement et nerveusement.  On parle de fatigue profonde, un grand vide d’énergie, et une perte constante de cette énergie vitale.

Je suis conscient de l’immense simplification que je viens de faire de la pensée orientale. Mais j’aimerais qu’elle permette de faire le pont entre la tradition millénaire et les utilisations modernes que nous verrons en partie 2. Que les gardiens de la tradition chinoise me pardonnent ce raccourci, que j’ai tenté de faire dans un but pédagogique et pour offrir une image accessible à l’esprit occidental.

Schisandra et médecine russe

Bien. Le deuxième volet de l’utilisation historique de la schisandra va nous amener à une période beaucoup plus contemporaine et aux recherches de l’après-guerre en Russie. Le nom russe de la schisandra, c’est Limonnik, car l’odeur de l’écorce et des feuilles de la plante rappelle un peu celle du citron, et l’acidité de la baie est supérieure à celle du citron (elle contient beaucoup d’acides organiques).

C’est une grande plante médicinale qui va occuper une place incontournable dans la pharmacopée russe.

Mais il faut qu’on rembobine un peu et que je vous parle de la période soviétique des plantes adaptogènes. C’est une époque pendant laquelle les chercheurs russes ont pour mission de trouver des substances qui permettent de donner à leurs soldats, athlètes, astronautes, danseurs, joueurs d’échecs, un avantage d’un point de vue résistance à tout type de stress. Stress à l’effort et au froid pour les soldats, stress physique pour les athlètes et astronautes, stress psychologique pour les joueurs d’échecs, etc. Je vous avais déjà beaucoup parlé de la contribution des Russes sur le sujet des plantes adaptogènes à partir des années 1960, qui a été un travail monumental à l’époque. Je vous remettrai le lien vers les deux épisodes en question sur mon site (partie 1, partie 2).

D’ailleurs, c’est le toxicologue Nikolaï Lazarev qui a forgé ce terme « adaptogène » en 1947. Il cherchait à définir des substances capables d’augmenter la résistance de l’organisme face à des agresseurs de nature très différente (physique, chimique ou émotionnelle). Par la suite, ses successeurs Brekhman et Dardymov ont poursuivi ce travail en établissant les critères scientifiques officiels de ces plantes, avant qu’Alexander Panossian ne reprenne le flambeau pour les études plus contemporaines. Donc ces noms-là, si vous les croisez, ce sont les piliers de la recherche russe sur les adaptogènes : Lazarev, Brekhman, Dardymov, Panossian.

Pour les plantes, ils ont très souvent démarré avec des études ethnobotaniques, car quoi de mieux que la tradition pour sélectionner, au fil des générations, les plantes toniques qui nous aident à stimuler nos capacités.

Pour la schisandra, il y aura des études dans la région du fleuve Amour en particulier, pas très loin de la frontière avec la Chine. Là-bas, les baies et les graines étaient utilisées par les chasseurs Nanaïs (un peuple toungouse) pour améliorer la vision nocturne, comme tonique physique et pour réduire la faim, la soif et l’épuisement. Ils disent que la schisandra donne la force de suivre une zibeline (qui est une sorte de martre) toute la journée sans manger. Vous pouvez vous imaginer que ceci va grandement intéresser les chercheurs pour l’appliquer aux soldats soviétiques.

A partir des années 1940, les chercheurs font des analyses phytochimiques sur 40 formulations différentes, dont plus de 200 infusions, décoctions, teintures, extraits. Ce n’est qu’en 1951 que l’on isole pour la première fois la schisandrine, qui appartient à la famille des lignanes. On identifiera par la suite toute une famille de lignages parfois désignée simplement par ce terme « schisandrine ». Ce sont ces lignanes qui sont associées à l’amélioration des performances physiques et mentales.

C’est sur cette base que la plante sera reconnue par la médecine officielle de Russie au début des années 1960. Il faut noter que jusqu’en 1978, moins de 60 préparations à base de plantes seront officiellement acceptées par la médecine russe. La schisandra en fera partie.

Depuis 1960, les préparations de Schisandra occupent une position bien établie au sein de la médecine russe, et des monographies spécifiques pour les fruits et les graines de Schisandra chinensis sont apparues dans diverses éditions de la Pharmacopée nationale. Les registres d’État incluent le fruit entier et la graine, et pour les formes, la forme entière des baies, la forme teinture et la forme comprimés.

Nous avons peu de comptes-rendus en anglais de la masse d’études. La plupart sont en russe et n’ont jamais été traduites. Nous avons 470 études non traduites sur les 552 références publiées entre 1927 et 1959 (Panossian, 2008). Une quantité énorme d’informations très détaillées reste relativement inaccessible aux scientifiques occidentaux.

D’après Panossian, les propriétés de la schisandra ont été confirmées par plus de 40 ans d’utilisation de la plante en tant que remède médicinal officiel en Russie.

Je vous résume ici une masse d’études réalisées entre les années 1940 et 1980 et effectuées sur animaux ou sur humains (Panossian, 2008). Et je pense qu’à cette époque du régime soviétique, les études ne sont pas tendres, ni sur les animaux, ni sur les humains. Et je sais bien qu’elles ne le sont toujours pas sur ces pauvres animaux de laboratoires.

  • Nous avons augmentation des performances physiques avec des individus qui nagent plus longtemps sous schisandra
  • La plante augmente la résistance à la fatigue chez les individus soumis à une charge physique
  • Elle augmente le seuil de résistance à la chaleur
  • Elle augmente la capacité de survie lorsqu’on soumet des individus à des pressions en oxygène 4 fois supérieures à la normale
  • On résiste mieux aux conditions de basse pression.
  • On résiste mieux au froid, à l’immersion dans l’eau froide.

C’est ce type d’effet que les Russes ont appelé « adaptogène ». Des plantes qui permettent à une personne de mieux s’adapter à tout type de stress, qu’il soit environnemental, physique ou psychoémotionnel. Et lorsque ces plantes ont été découvertes (la schisandra, l’éleuthérocoque, la rhodiole, le rhapontique), elles ont très vite été utilisées à grande échelle dans une Union soviétique en recherche d’excellence, de puissance, de dominance. Elles sont devenues les substances stimulantes de plusieurs générations de soldats, d’astronautes, d’athlètes, etc.

Et lorsque vous verrez ces propriétés, vous serez probablement tenté d’y voir un remède miracle. Et effectivement, ces effets peuvent être mal compris ou mal utilisés.

Croyez-moi, on ne génère pas de l’énergie à partir de rien. On n’augmente pas les performances sans qu’il y ait un prix à payer, à un moment ou à un autre. Ce n’est pas gratuit, tout ça. L’utilisation judicieuse des plantes adaptogènes, comme la schisandra, consiste à déterminer à quel moment elles deviennent un vrai outil du cheminement vers le mieux-être, et pas une béquille qui masque un surmenage. Ou de l’huile qui vient graisser les rouages d’une société en demande constante de toujours plus de productivité.

Donc oui, je termine cet épisode sur une note philosophique. Mener sa vie, gérer sa vitalité, sa fatigue, le faire sans abimer les ressources de la planète, sans s’abimer soi-même, au long terme. Pas facile, je vous l’accorde. Mais l’objectif est noble, alors autant le poursuivre.

N’y voyez aucune tentative de donner des leçons. J’ai moi-même utilisé ces plantes à mauvais escient et à bon escient. J’ai parfois conseillé ces plantes à un moment qui n’était pas idéal pour la personne, et je les ai parfois conseillées exactement aux bons moments. 20 ans plus tard, j’apprends toujours et j’ai l’impression de commencer à peine à voir à quel moment elles sont vraiment utiles.

C’est tout pour cet épisode. On continue très bientôt avec une 2ᵉ partie qui se concentrera sur des études et une utilisation un peu plus moderne, dans laquelle on parlera de quantité et dosages spécifiques et de précautions d’emploi.

J’en profite pour vous remercier d’être là. Vraiment. Je finis souvent par cette petite phrase mais sincèrement, j’apprécie votre soutien, vos commentaires et vos encouragements. Donc juste, merci. A bientôt.


Schisandra : références

Article de Josef Brinckmann : https://www.herbalreality.com/herbalism/sustainability-social-welfare/species-specific-sustainability/schisandra-harvesting-from-the-habitat-of-the-amur-tiger-to-the-giant-panda-bear/

Szopa A, Klimek-Szczykutowicz M, Kokotkiewicz A, Maślanka A, Król A, Luczkiewicz M, Ekiert H. Phytochemical and biotechnological studies on Schisandra chinensis cultivar Sadova No. 1-a high utility medicinal plant. Appl Microbiol Biotechnol. 2018 Jun;102(12):5105-5120. doi: 10.1007/s00253-018-8981-x. Epub 2018 Apr 23. PMID: 29687144; PMCID: PMC5959991.

Szopa A, Klimek-Szczykutowicz M, Kokotkiewicz A, Dziurka M, Luczkiewicz M, Ekiert H. Phenolic acid and flavonoid production in agar, agitated and bioreactor-grown microshoot cultures of Schisandra chinensis cv. Sadova No. 1 – a valuable medicinal plant. J Biotechnol. 2019 Nov 10;305:61-70. doi: 10.1016/j.jbiotec.2019.08.021. Epub 2019 Sep 5. PMID: 31494211.

Papier contenant les informations relatives au cultivar « sadova » ou « sadovy » : Annals of Warsaw University of Life Sciences – SGGW Horticulture and Landscape Architecture No 38, 2017: 43–50 (Ann. Warsaw Univ. of Life Sci. – SGGW, Horticult. Landsc. Architect. 38, 2017) DOI 10.22630/AHLA.2017.38.5

Panossian A, Wikman G. Pharmacology of Schisandra chinensis Bail.: an overview of Russian research and uses in medicine. J Ethnopharmacol. 2008 Jul 23;118(2):183-212. doi: 10.1016/j.jep.2008.04.020. Epub 2008 Apr 24. PMID: 18515024.

Lu Y, Chen DF. Analysis of Schisandra chinensis and Schisandra sphenanthera. J Chromatogr A. 2009 Mar 13;1216(11):1980-90. doi: 10.1016/j.chroma.2008.09.070. Epub 2008 Sep 26. PMID: 18849034.

Guo Z, Zhao A, Chen T, Xie G, Zhou M, Qiu M, Jia W. Differentiation of Schisandra chinensis and Schisandra sphenanthera using metabolite profiles based on UPLC-MS and GC-MS. Nat Prod Res. 2012;26(3):255-63. doi: 10.1080/14786419.2010.537272. Epub 2011 Aug 23. PMID: 21859375.

Si vous me lisez depuis un bout de temps, vous avez remarqué que je me suis longuement intéressé à la maladie de Lyme. Tout a

Herbaliste ou herboriste ?

Aujourd’hui, je réponds à une question que vous me posez depuis des années, et je réalise que je n’y ai jamais répondu clairement. Vous avez remarqué que j’utilise parfois le terme « herbaliste » ou « herbalisme ». Et puis, ces derniers temps, je parle plutôt d’herboriste et d’herboristerie, en accord avec tous les collègues des différents métiers, et j’ai un peu laissé ces termes de côté.

La question est la suivante : quelle est la différence entre ces termes et pourquoi rajouter de nouveaux mots dans la soupe existante ?

Je vais tout d’abord vous faire une réponse relativement courte. Mais vu que j’aime aussi vous faire des épisodes longs (comme vous l’avez probablement remarqué), je ne vais pas m’arrêter là et je vais vous emmener un peu plus loin et vous parler de l’historique de nos métiers dans les pays anglo-saxons.


Pourquoi j’ai utilisé le terme « herbaliste »

Donc on démarre avec la question : « Quelle différence entre herbaliste et herboriste ? »

Pour répondre à cette question, il faut que je vous parle de mon parcours. Des années 1995 à 2010, j’ai vécu sur le continent nord-américain. D’abord, au Canada (dans la partie anglophone), puis aux États-Unis dans différents États. C’est aux États-Unis que j’ai fait mes premiers pas en tant que praticien.

Pour nos métiers, le terme utilisé, dans tous les pays anglophones, c’est le terme « herbalist » sans « e » à la fin. C’est standard aux États-Unis, dans les parties anglophones du Canada, au Royaume-Uni, en Australie, en Nouvelle-Zélande, etc. On ne dit pas « herborist » mais on dit « herbalist ».

Donc quand je suis revenu en France en 2010 et que j’ai vu que le terme « herboriste » n’était plus autorisé depuis la suppression du certificat (d’ailleurs je vous renvoie à mon épisode sur tout l’historique de la création du certificat et de sa suppression), je n’ai pas trop su quel titre utiliser pour mon activité principale, qui est d’être praticien, d’accompagner des personnes qui recherchent des conseils pour leurs situations. J’ai donc décidé d’utiliser mon titre, celui obtenu aux États-Unis, et de rajouter un « e » à la fin, sinon ça faisait bizarre. J’introduisais ainsi le terme « herbaliste ».

Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que Patrice de Bonneval, fondateur de l’Ecole Lyonnaise des Plantes Médicinales où j’enseigne, (Patrice que j’ai eu la chance de connaître de son vivant, il nous a quittés en 2024), avait aussi adopté ce titre, avec un « e » à la fin, pour les élèves de l’école, du moins ceux qui avaient obtenu le certificat. Et aujourd’hui, l’école tient beaucoup à ce titre et continue de l’utiliser, c’est un peu dans l’identité de l’école.

Donc, pour résumer, les personnes qui utilisent le terme « herbaliste » aujourd’hui sont principalement :

  • Celles et ceux qui se sont formés dans les pays anglophones, car c’est leur titre d’origine, sans le « e » à la fin mais on francise le nom et on rajoute le « e ».
  • Et les personnes qui ont obtenu le certificat de l’ELPM pour le cursus « herbaliste ».

Cela dit, quand on parle d’herbaliste, on parle en fait d’herboriste, au sens large du terme. C’est-à-dire qu’on englobe l’ensemble des métiers de l’herboristerie, tels qu’ils sont compris aujourd’hui.

Et quand on parle d’herbalisme, c’est exactement la même chose que l’herboristerie, là encore dans un sens large : des pratiques, des métiers, mais aussi des valeurs et une certaine philosophie de pratique. On ne parle donc pas simplement d’une boutique ou de la personne qui la tient, mais d’un champ beaucoup plus vaste. Je vous explique tout ceci dans mon épisode sur l’herboristerie aujourd’hui.

Fin de la partie courte. Maintenant, j’aimerais vous emmener un peu plus loin et vous parler de ce qu’est l’herbalisme dans les pays anglo-saxons.

illustration d'un herboriste médiéval


Petite histoire de l’herbalisme

Je voulais vous parler de tout ceci, car il y a une chose qui m’a frappé lorsque je suis revenu en France en 2010. À l’époque, l’herboriste, en France, c’est la personne qui gère une boutique qui s’appelle une herboristerie. C’est différent aujourd’hui, car on a redéfini et élargi ces termes. Mais à l’époque, les termes sont surtout associés à la vente des plantes.

Alors que, d’où je venais, l’herbaliste, c’est une praticienne ou un praticien qui accompagne les personnes. Donc on est largement plus dans le conseil, dans l’accompagnement, que dans le produit et la vente de plantes.

Et je me suis demandé pourquoi. Comment l’histoire avait-elle évolué différemment dans les différents pays pour en arriver là. Vous savez, dans les professions de la santé, on retrouve cette même dichotomie. Le conseil (et ici on parle de diagnostic et prescription), représenté par le médecin, et la délivrance et la sécurité du produit (et ici on parle de médicament) représentée par le pharmacien.

Je me suis donc penché sur l’histoire, et je vais vous donner mon interprétation. Mais, comme vous le savez, je ne suis pas historien. Donc, si vous avez une compréhension différente, n’hésitez pas à m’en faire part.


Henri VIII

Bon. On ne va pas refaire toute l’histoire du Royaume-Uni et de ses colonies, hein, sinon on y est encore ce soir. Mais on va placer le curseur sur Henri VIII. Roi d’Angleterre de 1509 à sa mort en 1547 (donc 36 ans de règne). Célèbre pour avoir profondément bouleversé l’histoire politique et religieuse du pays. C’est probablement l’une des figures les plus iconiques et controversées de la monarchie anglaise.

Pour l’herbalisme, en tout cas, c’est définitivement le roi emblématique. Il adorait utiliser et conseiller les plantes médicinales. Et il y a quelque chose qu’il n’appréciait pas du tout, c’est la pression des médecins formés à Oxford ou Cambridge et qui voulaient faire interdire la pratique par le peuple. Car lui, Henri VIII, n’est pas médecin, il n’est pas formé dans les universités, mais il veut défendre ce droit de conseil et d’utilisation des plantes. Il a aussi besoin de soignants partout dans son royaume. Et il veut affaiblir, autant que possible, les pouvoirs intermédiaires représentés par certaines castes et groupes de pression.

En 1542, il crée une charte reconnaissant le droit à toute personne ayant une expérience pratique dans le soin — y compris les herboristes, les guérisseurs populaires et praticiens empiriques — d’accompagner les individus, même sans diplôme universitaire, à condition de ne pas nuire (et ça, c’est le point important). Cette charte s’oppose au monopole strict des médecins et protège, dans une certaine mesure, les pratiques traditionnelles fondées sur l’observation, l’usage des plantes et l’expérience de terrain. On appelle cette charte la « charge des herbalistes ». Les médecins, en particulier ceux du Collège Royal de Médecine de Londres, appelleront cette charte « quack charter » ou « la charte des charlatans », d’une manière très péjorative.

Du côté français, la situation est différente. On voit une monarchie qui construit un État plus centralisé, fondé sur le droit écrit, les corporations, la hiérarchie des savoirs. La faculté de médecine de Paris impose son autorité sur tout acte de soin. Les guérisseurs, herboristes, sages-femmes sont tolérés uniquement à la marge, et souvent poursuivis. Les procès pour exercice illégal sont fréquents dès les années 1500-1600. Le soin est progressivement défini comme un acte savant, nécessitant un cadre universitaire.

Tableau représentant Henri VIII


Herbaliste ou herboriste : le guérisseur populaire et la maîtresse de maison

En Angleterre, l’esprit derrière la charte d’Henri VIII va persister au fil des siècles. On voit un pouvoir royal plus pragmatique et permissif. Le soin est vu comme une pratique sociale avant d’être une fonction étatique, avec un modèle plus décentralisé. Les ouvrages sont écrits en langue vernaculaire (c’est-à-dire en anglais) dès le XVIᵉ siècle, ce qui permet une diffusion massive du savoir dans le peuple. Alors qu’en France, les écrits sont principalement en latin et donc réservés à un public éduqué.

L’un des ouvrages anglais les plus célèbres de l’époque est écrit par Nicholas Culpeper, qui était apothicaire, défendant une médecine peu coûteuse et accessible à tous. J’ai cet ouvrage dans ma bibliothèque, c’est un grand classique des années 1600. À l’époque, Culpeper a commis un vrai acte politique en écrivant cet ouvrage en langue commune. Il a brisé le monopole du savoir. C’est vraiment un ouvrage phare.

Tout ceci va donner naissance à une médecine domestique persistante, très ancrée dans les campagnes et très ouvertement assumée. On voit d’ailleurs apparaitre le modèle de la maitresse de maison comme soignante, en particulier au XVIIᵉ siècle, agissant comme le premier recours médical pour la famille et même la communauté locale. Elle assumait des responsabilités qui allaient bien au-delà des tâches domestiques. Savoir utiliser les remèdes à base de plantes était considéré comme l’une des vertus principales de la maitresse de maison. Un devoir même. C’est un aspect très documenté de l’histoire sociale anglaise.

Et lorsqu’elle était l’épouse du seigneur local ou du vicaire, on parlait de « lady of the manor » (la dame du manoir). Elle soignait non seulement sa famille et ses domestiques, mais aussi les pauvres du village. Ce service était souvent rendu gratuitement. Le soin était considéré comme une extension de la charité chrétienne et de la gestion domestique, ce qui rendait ce soin difficilement « criminalisable » par l’État. Dans les manoirs, on pouvait trouver des « stillrooms » (des salles de distillation) dans lesquelles on distillait et on préparait tout un tas de remèdes.

Donc cette pratique va pleinement s’installer dans les campagnes et persister au fil des siècles.

Herbaliste ou herboriste : illustration livre Nicholas Culpeper


Le « common law » et la jurisprudence

Il est aussi possible, et même probable, que le droit anglais, qu’on appelle « Common Law » et qui naît de cas réels et de la jurisprudence, ait contribué au fait que les herbalistes aient survécu au Royaume-Uni jusqu’à aujourd’hui. En fait, dans la « Common Law », le droit émerge de la pratique. Un juge va interpréter les faits, dégager une règle à partir du cas particulier, qui va se stabiliser et se solidifier au fil de cas similaires, et ceci contribue directement à la construction du droit.

En droit français, on est plutôt pyramidal. Ça vient du haut. Le droit repose sur des codes écrits (Code civil, Code pénal, Code de la santé publique, etc.) conçus comme complets et cohérents dès le départ, applicables avant même que les situations concrètes n’apparaissent. Et donc, le droit précède la pratique dans le modèle français. La jurisprudence existe bien sûr en droit français, mais elle est subordonnée à la loi, elle interprète la loi mais ne fonde pas la loi, comme dans le droit anglais.

Comment ceci pourrait avoir influencé la pratique de l’herbalisme ? Eh bien, dans le droit anglais, une pratique n’est pas illégale par principe, elle le devient si un tribunal la condamne après un préjudice démontré. Et il est probable qu’il y ait eu un minimum de préjudice au fil des siècles, sinon on aurait interdit la pratique de l’herbalisme par les non-médecins.

Alors que, du côté français, plutôt que de donner la chance à la pratique, on a plutôt créé des monopoles, qui ont leurs avantages aussi pour la protection des patients, soyons clairs. Rappelez-vous mon épisode sur les années 1800 et début 1900 et le fait qu’après la Révolution française, pendant une dizaine d’années, n’importe qui peut s’établir médecin, après paiement d’une patente. C’est la jungle. Et dans ce contexte, Napoléon Bonaparte va réorganiser le monde médical. Le monopole pharmaceutique et médical sera scellé par la loi de 1803.

Et elle définit explicitement qui est autorisé à pratiquer — transformant de fait toute autre pratique de soin en délit d’exercice illégal. Au Royaume-Uni, la logique est inversée : on ne criminalise pas la fonction, mais le résultat (c’est-à-dire le préjudice). L’absence de délit d’exercice illégal de la médecine (au sens français) est bien le socle qui permet aux herbalistes d’exercer aujourd’hui sous le régime de la « Common Law ».

Alors, petite pause méthodologique. Mon objectif ici n’est pas de dire qu’un modèle juridique ou culturel serait intrinsèquement meilleur qu’un autre. Chaque modèle a ses forces et ses faiblesses. Ici, j’essaie juste de comprendre comment des cadres différents ont produit des trajectoires différentes.

Dans ce cadre, on peut constater que le modèle anglais, fondé sur la common law, a laissé davantage d’espace à l’émergence de praticiens en herboristerie au sens de conseillers et d’accompagnants. Ce système leur a permis de démontrer leur valeur, avec des mécanismes de régulation a posteriori, uniquement en cas de préjudice, plutôt que par une interdiction a priori. Vous voyez la différence ?

En France, il est possible, comme expliqué dans mon épisode sur la création et la suppression du certificat, que l’herboriste de comptoir, la partie commerce et vente de plantes, ait été le seul espace de libre lorsque Napoléon a réformé tout le système de santé. La seule brèche.


L’herbalisme dans la période coloniale

Qu’en est-il des autres pays anglophones ? Eh bien, nous avons la période coloniale qui a poussé cette manière de fonctionner, en particulier la common law, dans les colonies en Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande.

Pour les États-Unis que je connais un peu mieux d’un point de vue herbalisme, il y a eu aussi toute la période de conquête de l’Ouest, qui a apporté son lot d’horreurs comme nous le savons aujourd’hui, mais qui a forcé les groupements humains à fonctionner en autonomie, avec ou sans médecin, donc l’obligation d’apprendre et de pratiquer un herbalisme familial, car à la frontière, à la marge, il n’y avait pas le choix.

Ceci a été poussé encore plus loin au XIXᵉ siècle avec le mouvement Thomsonien et les Éclectiques (je vous avais fait un épisode pour chacun de ces mouvements). Ces courants étaient, globalement, antimonopoles.

Cet esprit d’indépendance et d’autodétermination a survécu dans de nombreux domaines, dont les pratiques complémentaires aux soins médicaux. Ce qui ne veut pas dire que c’est facile tous les jours pour ces praticiens, qu’il n’y a pas de pressions, mais que globalement, le système est plus ouvert, plus permissif.

Herbaliste ou herboriste : Libellus de medicinalibus indorum herbis


Comment cette charte a-t-elle survécu au Royaume Uni ?

Revenons au Royaume-Uni pour terminer. Comment cette charte, créée par Henri VIII, a survécu jusqu’à aujourd’hui ? Comment se fait-il que la praticienne et le praticien, la conseillère et le conseiller, soient devenus porte-drapeau de la cause ?

Je vous rappelle la chose essentielle ici. On revient à la common law. Il existe toujours cette absence historique d’interdiction de pratiquer, et toujours un manque de préjudices démontrés. En France, le soin est considéré comme dangereux par défaut. Il est donc réservé a priori à des professions définies par la loi. Toute pratique hors cadre est illégale, même en l’absence de dommage.

Au Royaume-Uni, au contraire, le soin est vu comme une activité humaine ordinaire. Il devient problématique uniquement lorsqu’il y a fraude, tromperie ou préjudice réel. Il n’a donc jamais été nécessaire de créer un délit autonome criminalisant la pratique elle-même. Le droit commun suffisait.

Créer un délit équivalent à l’exercice illégal de la médecine aurait impliqué de criminaliser des pratiques vieilles de plusieurs siècles, de renverser une jurisprudence favorable et de provoquer une opposition sociale réelle. Le coût juridique, politique et culturel aurait été énorme.

J’ai terminé mon exposé sur les termes herbaliste, herbalisme et ce qu’ils représentent dans un système de pluralité de soin. Merci d’être là, merci pour votre soutien. Je vous retrouve très vite pour un prochain épisode…

Bonjour,

On parle aujourd’hui de l’écorce de bourdaine. On est dans les purgatifs, les laxatifs irritants et parfois un peu violents pour le système digestif. Aujourd’hui, on ne les utilise que sur le court terme pour des constipations qui sont résistantes aux autres mesures. Et pourtant, si on fait une revue des vieux écrits, ils nous disent que la bourdaine est un laxatif relativement doux et bien toléré. On parle de livres écrits par des praticiens très expérimentés comme le docteur Henri Leclerc en France ou le docteur Rudolf Weiss en Allemagne.

Et lorsque j’ai vu cette contradiction entre la tradition des années 1900 et le positionnement moderne, je me suis dit : y a un truc que je n’ai pas compris. Parce qu’en général, sauf exception, le positionnement d’aujourd’hui s’aligne assez bien sur la tradition. Du coup, je me suis grillé quelques neurones sur le sujet et je vais vous livrer mes réflexions aujourd’hui.

Dans cet épisode, on va faire une revue complète de la bourdaine, ses propriétés et indications. Et on va passer du temps à essayer de résoudre cette apparente contradiction entre la pratique des années 1900 et la pratique d’aujourd’hui.

Avant de démarrer, je vous rappelle que je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Je suis là pour partager ma passion avec vous. Mais ceci ne remplace aucunement un suivi médical, et n’a pas vocation à être un diagnostic ou une prescription médicale. En particulier vu qu’on va parler de constipation, une situation qui requiert un accompagnement médical car elle peut cacher une problématique plus grave.


Un peu de botanique

Comme à notre habitude, on démarre avec un peu de botanique.

La bourdaine est un arbuste de la famille des Rhamnaceae. Vous le trouverez dans des lieux généralement humides et dans les terres plutôt acides. On peut le trouver en bord de lisière forestière, à la mi-ombre, les pieds dans la mousse. Présent dans à peu près toute la France sauf le quart sud-est, c’est-à-dire vers chez moi (carte de répartition ici).

Il rappelle un peu le noisetier dans le sens où il fait des rejets depuis la souche.

Il a des feuilles alternes, ovales et glabres (c’est-à-dire sans poils lorsque vous observez à la loupe botanique). Il fait des groupements de petites fleurs verdâtres avec une floraison qui s’étale d’avril à juillet. Les fruits ressemblent à de petites baies qui sont d’abord vertes puis rouges et enfin noires à maturité.

Un signe caractéristique, c’est son écorce foncée marquée de très nombreuses lenticelles blanches grisâtres. Une lenticelle, ça ressemble à un petit point (ou une petite verrue) sur l’écorce, et c’est en fait comme un pore qui permet à l’arbre de respirer, d’échanger oxygène et dioxyde de carbone. Donc là, sur l’écorce de bourdaine, vous allez en voir, ce sont des points gris-blancs sur une écorce assez foncée.

Un autre signe : lorsque vous sciez une branche, le bois au cœur (le duramen) est de couleur rougeâtre. Puis on a une couche de bois de couleur claire, puis l’écorce foncée.

Voici le lien vers l’article de Claude Chahinian publié sur le site de Vieilles Racines et Jeunes Pousses. Claude est cueilleur de plantes médicinales et il nous explique comment se fait la cueillette, avec des photos d’illustration.


Cueillette

La partie utilisée en herboristerie, c’est l’écorce sèche et vieillie d’un an. On reviendra sur le pourquoi.

Mais pour l’instant, parlons de la récolte. Je m’inspire ici des explications de Claude car je n’ai jamais effectué cette récolte. Le bon moment pour cueillir, c’est à la montée de sève car à ce moment-là, les écorces se détachent beaucoup plus facilement.

Claude utilise une petite scie à main, une machette, une brosse et un épluche-légume. Car il va littéralement éplucher les rameaux qu’il a sciés des souches. Il parle de rameaux de 3 à 5 ou 6 cm de diamètre. La récolte se fait d’une manière respectueuse, donc en observant les alentours, le nombre de pieds disponibles, ceci afin de ne pas trop prélever sur la même souche. Car ceci va grandement affaiblir l’arbre, bien évidemment.

Ensuite, on enlève les petits rameaux, on brosse la branche au cas où il y ait des lichens vu qu’on est dans des lieux humides. Et ensuite Claude utilise son épluche-légume pour récupérer des lanières d’écorce qui iront par la suite au séchoir.

Donc voilà, allez lire l’article, on remercie Claude pour ce partage, et un petit coucou à nos amis de Vieilles Racines et Jeunes Pousses au passage.

Pour la petite histoire, le charbon de bois de bourdaine était utilisé pour préparer la « poudre noire » qui était utilisée dans les anciennes armes à feu et comme explosif. Je trouve ce point assez intéressant car il nous offre un moyen mnémotechnique de nous souvenir de l’énergie de la bourdaine sur le transit.

bourdaine, écorce


Constituants de la bourdaine

En ce qui concerne les constituants de la bourdaine, nous avons différents constituants qui sont dérivés de l’anthracène. C’est pour ça que dans les noms de ces constituants, on va retrouver la racine « anthro » ou « anthra ».

Nous avons des anthrones et anthranols libres, qui sont actifs dès l’absorption et hautement irritants pour la muqueuse intestinale. Ils peuvent provoquer des diarrhées violentes, crampes, vomissements. Ils sont présents dans l’écorce fraiche, mais ils sont instables et ils vont, avec le temps et le séchage, s’oxyder, et se transformer en anthraquinones qui sont stables et largement moins irritantes. Mais efficaces comme laxatifs.

De plus, ces anthraquinones ne sont plus directement actives dans notre corps comme les anthrones. Elles existent sous forme d’hétérosides. On reviendra à ce terme dans quelques minutes pour bien comprendre comment la bourdaine fonctionne à l’intérieur de notre corps.

Il y a d’autres constituants dans l’écorce, comme des flavonoïdes et des tanins, mais ils sont relativement peu importants pour expliquer l’action de la plante.


Utilisations

Bourdaine : laxatif stimulant et irritant

Allez, on passe aux propriétés. L’écorce de bourdaine est considérée comme un laxatif stimulant et irritant. C’est donc le dernier recours lorsqu’on a essayé d’autres mesures alimentaires, d’hygiène de vie et d’autres types de plantes agissant sur le transit. D’autres mesures plus douces si vous voulez.

Dans le monde des plantes, on a ce qu’on appelle des laxatifs osmotiques, qui attirent l’eau dans la lumière intestinale. Le sorbitol du pruneau a cette action. Les sels de magnésium ont cette action. Les selles sont trop déshydratées, donc on force un apport d’eau dans le tube digestif. Ça, c’est l’une des stratégies.

On a aussi les laxatifs de lest, qui apportent des fibres, de la matière, du volume. Avec ces fibres, le côlon est plus distendu mécaniquement, et cette distension déclenche le réflexe péristaltique qui fait progresser les selles dans le tube d’une manière plus efficace. Particulièrement intéressant chez la personne qui ne mange pas beaucoup de fibres justement. On a ici le psyllium, les graines de lin, etc. Ça, c’est une autre stratégie. On a aussi les stimulants biliaires, qu’on appelle cholérétiques et cholagogues, et on va y revenir dans un instant car la bourdaine a aussi cette propriété.

Et puis, lorsque ces substances ne sont pas suffisantes, ou que le transit est particulièrement lent (on parle de trouble de la motilité, de constipation par inertie colique), alors, il faut parfois faire appel à des laxatifs un peu plus irritants et stimulants.

Que font ces substances ? Comme son nom l’indique, un laxatif irritant vient irriter la muqueuse digestive. Lorsque vous faites ceci, le réflexe du tube digestif sera d’expulser la substance irritante. Cela va donc stimuler le péristaltisme et pousser l’irritant ainsi que les matières fécales vers la porte de sortie. Plus vite. Plus fort. Et parfois, de manière un peu spasmodique. Ça veut dire que ces substances peuvent provoquer des crampes, peuvent parfois provoquer des diarrhées explosives chez la personne ayant les intestins sensibles ou fragiles.

Dans cette catégorie, nous avons la racine de rhubarbe de Chine (Rheum palmatum). Nous avons le séné (Senna alexandrina). Les Américains connaissent le cascara (Rhamnus purshiana) qui est un cousin de la bourdaine. Nous avons le latex d’aloès (Aloe barbadensis, A. ferox) – j’ai bien dit le latex (le liquide blanc qui suinte juste en dessous de la peau) et pas le gel d’aloès qui se trouve un peu plus profond dans la feuille. Et nous avons la bourdaine dont nous parlons aujourd’hui.

De tous les laxatifs irritants d’origine naturelle, si vous regardez les ouvrages écrits par des personnes d’expérience, comme Leclerc, Valnet ou Weiss, la bourdaine semble être le plus doux et le mieux toléré. Alors attention, tout est relatif. Nous sommes clairement dans les laxatifs irritants, à utiliser sur le court terme. Mais si on voulait faire un classement de l’effet irritant, la bourdaine serait probablement en bas de l’échelle.

Leclerc lui reconnaît une action laxative remarquable ne provoquant jamais de phénomène d’irritation ou d’intolérance. Il utilise le terme « eccoprotique » qui n’est plus utilisé aujourd’hui, et qui signifie un laxatif qui est relativement bien toléré et pas si irritant que ça en fait. Leclerc l’emploie lorsque la constipation est due à des spasmes intestinaux ou lorsque la personne a une sécrétion biliaire qui laisse à désirer.

Alors, à ce stade, on va décortiquer ce que nous dit Leclerc. Car on retrouve à peu près la même chose chez d’autres médecins de l’époque, comme Rudolf Weiss, qui est un peu le père de la phytothérapie moderne en Allemagne. Donc on a ici des praticiens très expérimentés qui nous donnent des clés de lecture. Il y a deux parties aux indications de Leclerc. Faiblesse des sécrétions biliaires, et constipation due à des spasmes intestinaux.


Stimule la production de bile

Prenons la première. La partie « faiblesse des sécrétions biliaires » est intéressante, car on a une propriété peu connue de la bourdaine, qui est cholérétique et cholagogue. C’est-à-dire que la plante favorise la production et l’excrétion de bile. La bile étant un liquide digestif majeur et légèrement irritant pour la muqueuse intestinale, tout ceci va humidifier les selles et stimuler le réflexe péristaltique. Donc la bourdaine, déjà, agit sur le transit en favorisant une meilleure production de bile.

Comment sait-on qu’on a une sécrétion biliaire faible ? Notez qu’on parle ici de faiblesse constitutionnelle, de faiblesse innée ou acquise au travers d’une certaine hygiène de vie, qui peut être passagère ou chronique. Mais on ne parle pas de pathologie hépatobiliaire. Du coup, ça s’exprime comment ? Par des lourdeurs après les repas, surtout lorsqu’il y a beaucoup de lipides, lorsque le repas est particulièrement gras. Une sensation nauséeuse, on est vite écœuré. Et puis une tendance à la constipation, par manque de sécrétions biliaires.

Bien sûr, nous avons d’autres plantes qui sont cholérétiques et cholagogues et largement plus intéressantes ici, car elles n’ont pas cette énergie colatérale d’irritation intestinale. La racine de pissenlit, de bardane, le radis noir, la feuille d’artichaut, etc. Des plantes plus faciles d’utilisation si on a ce profil-là, de faiblesse des sécrétions biliaires.


Excès de contractions intestinales

Le 2ᵉ point soulevé par Leclerc, c’est la constipation due à des spasmes intestinaux. Et… j’ai eu un peu de mal à comprendre au départ. Et puis j’ai vu que c’était une lecture de l’époque. Une manière de classer les différents types de constipation qui n’est plus utilisée aujourd’hui.

On voit cette dichotomie entre constipation par atonie intestinale et constipation par excès de contraction.

Le premier type, constipation par atonie intestinale, est caractérisé par un défaut de contraction, de péristaltisme. Le mouvement péristaltique, qui pousse la matière fécale vers le rectum, est lent et insuffisant. C’est un colon « paresseux », si vous voulez. Un terrain que l’on retrouvait chez les personnes âgées, les personnes sédentaires ou alitées, chez les personnes qui avaient un peu abusé des laxatifs irritants et chez qui le mouvement ne se produisait plus tout seul. Les selles sont rares et volumineuses. La situation est peu douloureuse, il n’y a pas forcément de crampes.

Le deuxième type, constipation par spasme intestinal, ou constipation spasmodique. C’est une constipation par excès de tension des muscles lisses digestifs. Un peu à l’opposé de la constipation par atonie. Les contractions intestinales sont excessives et anarchiques. Tout ceci crée une sorte de blocage du mouvement intestinal. On retrouvait ce terrain chez les personnes nerveuses, émotives, soumises à un fort stress. La constipation est accompagnée de coliques, de douleurs abdominales. Les selles sont dures et fragmentées en petits morceaux secs.

On trouve d’autres types de classification à l’époque, comme la constipation par sécheresse intestinale, caractérisée par un manque d’humidité et de volume. Le levier d’action ici était la relance des sécrétions biliaires (pour stimuler la production de liquides digestifs), l’emploi des fibres et des mucilages, donc tout ce qui pouvait ramener des substances qui retiennent les liquides. Et probablement boire plus.

Ces classifications ont changé de nom aujourd’hui, mais finalement, on retrouve un peu les mêmes terrains. Dans le premier type, un médecin aujourd’hui pourrait parler de constipation par transit lent. J’ai un peu plus de mal à trouver le 2ᵉ type, mais il me semble qu’on parlerait de syndrome de l’intestin irritable à prédominance constipation. Mais je me trompe peut-être, comme vous le savez je ne suis pas diagnosticien vu que je ne suis pas médecin.

OK, je referme cette énorme parenthèse, que vous avez trouvée intéressante j’espère, pour revenir à notre bourdaine.

Dans les constipations de transit lent, les médecins de l’époque, du moins ceux qui travaillaient avec les plantes, allaient chercher les laxatifs les plus irritants possibles. Car dans leur vision des choses, les intestins sont tellement paresseux qu’il faut fortement les stimuler, et là on ne fait pas dans la dentelle. Donc ce sont les latex d’aloès, le séné, etc. La bourdaine était considérée comme trop faible ici.

Weiss nous le confirme, il nous dit que dans les cas très rebelles, la bourdaine ne suffira pas seule, et un mélange avec les feuilles de séné sera plus efficace.

Mais dans les constipations spasmodiques, que se passe-t-il si on utilise ces laxatifs très irritants ? Eh oui, encore plus de spasmes. L’intestin se rebelle contre ces irritants et plutôt que de faire bouger les choses, on spasme encore plus. Donc ça va dans la mauvaise direction. Dans ces constipations-là, à l’époque, on utilisait des laxatifs plus doux. Et la bourdaine en faisait partie.

On voyait aussi d’autres laxatifs positionnés dans ces constipations spasmodiques comme le psyllium chez Leclerc.

Bourdaine, baies


Vermifuge

Valnet positionne la bourdaine comme vermifuge. Je ne pense pas que la bourdaine soit efficace pour détruire les vers. En revanche, dans le passé, on faisait toujours une stratégie en deux temps pour éliminer les vers et autres parasites intestinaux. Dans un premier temps, on absorbait des substances toxiques pour les vers comme la tanaisie, l’absinthe, le semen-contra (qui est une armoise), la fougère mâle et d’autres plantes plus ou moins toxiques. Donc déjà, attention à ce que vous trouvez dans certains vieux écrits, certaines plantes ont été abandonnées aujourd’hui car trop délicates à utiliser.

Ensuite, dans un 2ᵉ temps, on prenait un laxatif irritant pour un effet de chasse assez drastique. C’est dans ce contexte-là, je pense, que Valnet liste la bourdaine comme vermifuge.

Bien que, chez Fournier, on retrouve aussi cette indication vu qu’il nous dit « il arrive qu’en même temps, la bourdaine se montre efficace contre les vers intestinaux ». Je ne sais pas ce qu’il entend par « il arrive que », l’effet vermifuge n’a pas l’air nécessairement très prévisible. Je n’en sais pas plus sur cet effet vermifuge.


Préparations

En ce qui concerne les préparations, on trouve de nombreuses recettes dans la tradition. On va faire simple et retenir celle de Leclerc.

Il nous dit : de toutes les préparations de bourdaine, la plus active est la décoction suivie d’une macération : on fait bouillir de 2 à 5 grammes d’écorce desséchée avec soin (elle est d’autant meilleure qu’elle est plus ancienne) dans 150 grammes d’eau pendant 25 minutes : on laisse ensuite infuser à froid de 4 à 6 heures. Le liquide décanté est absorbé le soir au coucher. La poudre donne également de bons résultats (1 à 2 g en cachets de 500 mg avant les repas).

Weiss nous propose aussi l’extrait fluide de l’écorce à raison de 20 à 40 gouttes prises le soir. Je vous rappelle qu’un extrait fluide, ce n’est pas un extrait qui est fluide, c’est-à-dire liquide. C’est une préparation très spécifique définie au codex pharmaceutique de l’époque. 1 g d’extrait fluide représente 1 g de plante sèche, c’est ça la définition, ce qui rend l’extrait fluide globalement 5 fois plus concentré qu’une teinture que l’on préparerait sur écorce sèche. Est-ce que ça veut dire qu’il faut prendre 5 fois cette dose si on a une teinture et pas un extrait fluide, c’est-à-dire 100 à 200 gouttes le soir ? Je n’ai pas la réponse, et je n’ai pas forcément envie de tester pour vous.

Valnet nous rappelle un point très important : on prend la bourdaine au coucher, l’effet se produit le lendemain matin. C’est un peu long. Mais ça fonctionne. Je vous garantis que l’effet sera présent. Il faut plusieurs heures pour que la flore intestinale travaille sur l’hétéroside d’anthraquinone et libère la substance active. Un hétéroside, c’est une molécule composée d’un sucre attaché à une molécule active qu’on appelle l’aglycone (ou la génine). Tant que le sucre est présent, la molécule est relativement inerte. Mais une fois que vous avez cassé la liaison et libéré l’aglycone, l’effet pharmacologique démarre. Très souvent, c’est la flore intestinale qui fait ce travail. Et il lui faut plusieurs heures. C’est le cas ici.

Une fois l’aglycone libéré, nous avons, à ce moment-là, une stimulation énergique du péristaltisme intestinal. La réabsorption d’eau et d’électrolytes est aussi inhibée. Donc plus de liquides dans le côlon, et une progression plus rapide, le côlon aura donc moins de temps pour déshydrater la matière fécale.

Je vous parle de ceci car voici le piège. Imaginons que je sois constipé. J’aimerais bien débloquer les choses et j’ai lu que la bourdaine pourrait m’aider. Il est 21 h. Je me fais une tasse de décoction de l’écorce. A 22 h, toujours rien. Je me dis : tiens, bizarre, on m’a dit que c’était vachement efficace, je vais reprendre une tasse, au cas où. A 23 h, toujours rien. Je me dis que les livres disent n’importe quoi, que l’écorce que j’ai achetée est trop vieille, et puis vu que j’ai acheté ce gros sac, je me fais une nouvelle tasse avant d’aller au lit. Au moins je serai tranquille.

Sauf qu’à 3 h du mat, je suis tordu de douleur sur les toilettes. Et c’est pas tranquille du tout. Donc je répète. Une prise le soir. Effets attendus le lendemain matin.

papier toilette


Mélanges à tisanes

La tradition nous propose souvent des mélanges à tisanes, avec des plantes qui vont venir contrebalancer l’effet parfois un peu trop irritant. Des plantes antispasmodiques des muscles digestifs, qui calment les ballonnements et réduisent la production de gaz. Par exemple, chez Valnet, on trouve le mélange laxatif suivant :

  • Bourdaine, écorce, 25 g
  • Angélique, racine, 20 g
  • Sauge, feuilles, 20 g
  • Mauve, fleurs, 20 g
  • Lin, graines, 25 g

1 ou 2 cuillères à soupe de ce mélange par tasse. Bouillir 3 minutes et infuser 10 minutes. Sucrer au miel.

Cela dit, ce mélange n’est pas vraiment homogène, dans le sens où si vous mélangez dans un sac en papier kraft et que vous secouez quelques fois, vous allez retrouver les graines de lin tout au fond du sac et les fleurs de mauve probablement sur le dessus. Bref, je passe sur ce détail. Le point important ici, c’est qu’on vient combiner des laxatifs de lest, des mucilages adoucissants, des antispasmodiques comme la racine d’angélique, pour venir équilibrer la bourdaine. C’est ça aussi la pratique de l’herboristerie, l’art de faire les bons mélanges.

Chez Fournier, on voit l’association avec la racine de réglisse, la racine de guimauve, l’anis, le fenouil, la sauge ou la menthe, pour les mêmes raisons. Là on commence à faire de bons mélanges. Donc le conseil judicieux, si vous voulez utiliser la bourdaine, c’est de la combiner à d’autres qui vont venir contrebalancer son énergie un peu irritante pour permettre un meilleur passage.

bourdaine, fleurs


Précautions

En termes de précautions, maintenant que je vous ai fourni mon interprétation des ouvrages classiques, je vais de nouveau simplifier.

En gros, la vue du ciel, c’est que 1. la bourdaine est un irritant intestinal et 2. elle peut provoquer des diarrhées qui nous font perdre nos minéraux, en particulier le potassium. Ces deux paramètres vont, globalement, dicter les risques et interactions possibles avec les médicaments.

Premier point, la bourdaine reste un laxatif irritant pour la muqueuse intestinale. À une époque, on n’hésitait pas à utiliser des remèdes un peu « héroïques », quitte à créer une diarrhée un peu explosive. C’était surtout une pratique des campagnes avec des personnes qui avaient des constitutions fortes, qui avaient l’habitude de ce genre d’approches. Aujourd’hui, ça ne se fait plus, on a des terrains digestifs qui sont devenus globalement plus sensibles, et on a tourné la page sur ce genre d’approches, sauf lorsqu’on n’a plus le choix.

Donc, les précautions liées au fait que ce soit un irritant qui peut faire réagir violemment si on en prend trop :

  • On utilise uniquement l’écorce séchée d’au moins 1 an ou traitée thermiquement pour accélérer le processus (en général chauffage à 100°C pendant 1 h) ;
  • À utiliser sur le court terme chez l’adulte, pas plus d’une semaine idéalement. Weiss parle de quelques semaines tout au plus. Sinon, on peut créer un phénomène d’accoutumance dans lequel la personne ne peut plus aller à la selle sans ses laxatifs irritants.
  • Pas chez l’enfant, la femme enceinte ou allaitante ;
  • Lorsque d’autres mesures n’ont pas porté leurs fruits : modifications alimentaires, d’hygiène de vie, utilisation de laxatifs osmotiques, ou de lest, ou stimulant la sécrétion biliaire (qu’on appelle cholérétifs et cholagogues) ;
  • Ne pas utiliser si maladie inflammatoire intestinale ou si terrain intestinal fragile.

Les précautions liées au fait que les diarrhées provoquées peuvent nous faire perdre nos minéraux, potassium en particulier :

  • Prudence si insuffisance cardiaque ;
  • Prudence chez la personne âgée si risque de déshydratation ou de déséquilibre électrolytique ;
  • Et globalement attention si hypokaliémie déclarée ou risque d’hypokaliémie (c’est-à-dire pas assez de potassium, peut-être à cause d’un médicament diurétique).

Il peut y avoir interaction avec certains médicaments. En fait, si des médicaments peuvent provoquer des pertes de potassium, ou sont sensibles au niveau de potassium, il y a risque d’interaction. Ceci est à valider avec votre médecin ou votre pharmacien, qui est le gardien des interactions. On a ici les diurétiques, corticoïdes, digitaliques, anti-arythmiques et d’autres laxatifs qui pourraient se superposer.


Je termine avec cette petite anecdote de Leclerc qui nous dit : « Un de mes malades de la campagne m’annonçait un jour triomphalement que, grâce à une écorce venant de Turquie, ses viscères abdominaux, d’une discrétion désespérante, avaient retrouvé leurs fonctions normales : ayant reconnu dans cette écorce celle de la Bourdaine, j’eus l’imprudence de lui faire remarquer qu’il pourrait s’en procurer, sans bourse délier, dans un bois voisin de son habitation. » Donc, en gros, on a vendu au gars une écorce exotique qui vient de loin et qu’il a probablement payée cher, alors que c’est de la bourdaine qui pousse à côté de chez lui. Un scénario encore tout à fait plausible aujourd’hui, soit dit en passant…

J’adore le style très littéraire, presque poétique de Leclerc, pour nous parler de conditions décidément bien terre à terre comme la constipation.

Merci d’être là et à très bientôt pour un prochain épisode !

Le bouillon-blanc et autres molènes
(Verbascum thapsus)

Bouillon-blanc (Verbascum thapsus)

Il y a des plantes qui évoquent des souvenirs d’enfance. Et pour moi, le bouillon-blanc fait partie de ces mémoires.

Je me souviens d’avoir joué au milieu des tiges sèches pendant l’hiver. On cassait la tige et on en faisait des épées, et puis on s’inventait des histoires de dragon qui se planquaient derrière les bouquets de chênes verts dans ma garrigue natale.

Bien évidemment, à l’époque, je ne savais pas que cette grande plante médicinale nous aide à combattre le feu, pas des dragons, mais des inflammations… Dans cet épisode, on va parler des molènes, quasiment toutes les molènes devraient fournir les mêmes propriétés, mais on va surtout parler du fameux « cierge de Notre-Dame », le bouillon-blanc, qui est devenu l’espèce emblématique de toutes les molènes.

Avant de démarrer, je vous rappelle que je ne suis ni médecin, ni pharmacien, ni professionnel de la santé. Je suis là pour partager ma passion avec vous. Mais ceci ne remplace aucunement un suivi médical, et n’a pas vocation d’être diagnostic ou prescription médicale. En particulier vu qu’on va parler de certaines conditions, comme l’asthme, qui requièrent un accompagnement médical.


Nom latin : Verbascum thapsus.

Noms communs : Bouillon-blanc, Molène, Molène bouillon-blanc, Cierge de Notre-Dame, Herbe saint fiacre

Famille : Scrofulariaceae

Constituants :

  • Mucilages
  • Flavonoïdes (verbascoside, hespéridine)
  • Iridoïdes (aucuboside, harpagoside que l’on retrouve dans l’harpagophytum et la scrofulaire)
  • Lignanes
  • Saponines en faible quantité, probablement plus dans la feuille que dans la fleur.

Un peu de botanique

Le bouillon-blanc est une plante bisannuelle de la famille des scrofulariacées. Elle vit donc deux ans. Son nom scientifique, c’est Verbascum thapsus. Vous allez la trouver dans quasiment toutes les régions de France. Et si vous ne trouvez pas le bouillon-blanc, vous trouverez probablement d’autres molènes.

Les autres espèces de Verbascum sont en général médicinales aussi : Verbascum sinuatumV. densiflorumV. phlomoides, et bien d’autres. Bien que ces dernières ne soient pas appelées « bouillon-blanc ». Pierre Lieutaghi(3) nous rappelle que de toute façon, toutes les espèces s’hybrident facilement entre elles, « et font du genre Verbascum un casse-tête pour le botaniste : l’herboriste, heureusement, n’a cure de ces subtilités ». Dans la version vidéo de cet épisode, je vous montre la magnifique molène de Boerhave (Verbascum boerhavii) qui pousse dans ma région.

Conclusion : si c’est une molène, elle sera fort probablement médicinale. Cela dit, renseignez-vous pour votre flore locale.

La première année, pendant le printemps et l’été, elle développe une rosette de feuilles qui reste au ras du sol. Les feuilles sont de forme ovale et pointue, relativement grandes (atteignant 40 à 50 cm) parfois sinuées (dans le cas de Verbascum sinuatum). Les feuilles sont d’un vert tendre, assez robustes et épaisses tout en étant souples et douces au toucher. Les feuilles sont couvertes de petits poils blancs que l’on peut voir à l’œil nu.

 

Molène sinuée (Verbascum sinuatum)
Molène sinuée (Verbascum sinuatum)

Les parties aériennes du bouillon-blanc sont très résistantes aux froideurs de l’hiver. On arrive même à trouver les feuilles intactes sous la neige.

Le printemps suivant, une tige centrale unique apparait, qui donnera lieu au fameux « cierge de Notre-Dame ». Les feuilles sont plus grandes au ras du sol, et deviennent de plus en plus petites en se rapprochant de la tige fleurie. Certaines espèces comme Verbascum sinuatum ont de nombreuses tiges fleuries, donc la plante est très ramifiée, ce qui lui donne une forme tout à fait différente de V. thapsus.

Toutes les fleurs ne s’ouvrent pas en même temps sur le bouillon-blanc, ce qui complique la tâche du cueilleur. Elles s’ouvrent en suivant une logique qui est propre à la plante. Quelques fleurs s’ouvrent puis se fanent, alors que la majorité des fleurs de la tige n’ont soit pas encore fleuri, soit a déjà fleuri. Pour ramasser une certaine quantité de fleurs, il faut donc faire des passages fréquents.

La fleur est jaune vif et présente une corolle à 5 pétales, 5 étamines, 3 supérieures plus courtes avec des poils sur leur filament, et 2 inférieures plus longues. La fleur, riche en nectar, fait le bonheur des abeilles et autres butineurs.

Bouillon blanc (Verbascum thapsus)

Bouillon blanc (Verbascum thapsus)

Le bouillon-blanc va ensuite progressivement sécher en fin de vie pour laisser place à des tiges droites et marron pendant l’hiver de sa deuxième année, tige qui va persister encore plusieurs mois pour éparpiller ses graines. Les tiges sèches seront plus ou moins grande, selon l’espèce de molène et la région dans laquelle vous vivez. Chez moi dans le Vaucluse elles restent assez courtes.

Les capsules de graines sont très dures et s’ouvrent grâce à deux petites valves qui répandent les graines minuscules près de la plante mère. C’est pour cela que l’on trouvera probablement d’autres plants dans la même zone l’année d’après, pas exactement au même endroit, mais pas trop loin non plus.


Tempérament

  • Feuille et fleur : rafraichissante et humidifiante
  • Racine : légèrement réchauffante, en médecine chinoise, drainant l’humidité dans le « foyer inférieur » (foie, intestins, reins, vessie)

Goût

  • La feuille est légèrement salée et mucilagineuse, légèrement amère

Parties utilisées, récolte

En ce qui concerne les parties utilisées : toutes les parties de la plante sont intéressantes, ce qui fait du bouillon-blanc une plante très polyvalente.

Les fleurs, une fois sèches, ont tendance à pomper l’humidité, car elles sont riches en mucilages. Gardez-les dans un endroit bien sec, quitte à employer un déshumidificateur à l’endroit où vous stockez vos plantes.

Pour récolter la fleur, je préfère largement Verbascum sinuatum pour des raisons pratiques. D’abord, elle a les mêmes propriétés que V. thapsus. Mais elle fait surtout de fines tiges fleuries et multiples. Les fleurs sont espacées sur la tige, ce qui me permet de placer mes doigts à la base de cette tige, et de remonter en tirant, récupérant ainsi toutes les fleurs (ouvertes ou en bouton) de la tige dans ma main. J’en ai vite rempli un panier. Ci-dessous, un bocal de fleurs séchées de V. sinuatum.

Bouillon blanc (Verbascum sinuatum)

D’autres molènes, là encore selon votre région, auront peut-être une configuration similaire dans laquelle de nombreuses fleurs s’ouvrent simultanément.

Pour les feuilles, cueillez-les sur la plante pendant sa première année. La deuxième année, une grande partie de l’énergie de la plante (et donc de ses constituants) s’élève dans la tige fleurie. Cueillez quelques belles feuilles par rosette, cela suffira pour votre récolte, tout en préservant la plante. La feuille est grande et peut être découpée en morceaux pour les infusions que l’on devra impérativement filtrer (désolé mais je vais répéter ce point souvent dans cet épisode).

Si la feuille commence à s’assombrir au fil des mois, il se peut qu’elle ait pris un peu trop l’humidité, la couleur sombre étant un signe de vieillissement prématuré. Le compost les attend. Voir photo ci-dessous.

Bouillon blanc (Verbascum thapsus)

Pour la racine, qui est utilisée en herboristerie américaine (on en reparlera dans quelques minutes); ramassez-la sur les plantes pendant l’automne et l’hiver de la première année, lorsque toute l’énergie est repartie vers les racines. Il vaut mieux attendre le jour après une bonne pluie, à un moment où la terre est souple. La plante possède une racine principale en pivot central (donc ça ressemble à une grosse « carotte » avec des bifurcations secondaires).

Certaines racines seront mangées en partie par des larves. Une fois brossée et nettoyée, on peut couper la racine dans le sens de la longueur afin d’exposer les larves éventuelles et les retirer. Si la racine est trop mangée, compostez-la directement. Une fois nettoyée, vous pouvez la faire sécher pour la teinturer plus tard ou pour faire une décoction. Contrairement à la fleur ou à la feuille, la racine ne pompe pas l’humidité.

Vous ne trouverez pas de produits à base de racine de bouillon-blanc dans le commerce. Vous ne trouverez pas non plus la racine en vrac dans les herboristeries. Il faudra donc la cultiver et/ou la ramasser vous-même si vous voulez tester.

Bouillon blanc (Verbascum thapsus)


Utilisation du bouillon-blanc

Alors, on fait quoi avec le bouillon-blanc exactement ?

Notez bien : toute préparation à base de feuilles ou fleurs bouillon-blanc doit être filtrée au préalable, nous en reparlerons plus bas.

La fleur est la partie la plus connue dans notre tradition. Mais la feuille est souvent utilisable en remplacement, et lorsque cette substitution est possible, je vais le mentionner.

Et pour la racine, c’est une utilisation typiquement américaine, mais on va en parler aussi.


Sphère ORL

Démarrons avec la sphère ORL, qui regroupe les utilisations les plus connues depuis l’Antiquité (chez Pline l’Ancien, Dioscoride, etc).

Toux sèche et picotements de gorge

La tisane des fleurs ou des feuilles calme l’inflammation et les picotements au niveau du larynx et de la trachée. Ces picotements commencent parfois d’une façon nerveuse, mais au bout d’un moment un cercle vicieux s’installe. La gorge est rouge et enflammée et les picotements, exhacerbés par l’inflammation, font à nouveau tousser la personne. C’est un cercle vicieux. On aimerait que cette inflammation soit maîtrisée, car elle se transformera peut-être en infection, la muqueuse enflammée devenant affaiblie.

Donc on est dans une situation de toux sèche. Le bouillon-blanc agira ici comme plante émolliente qui vient calmer le feu et l’inflammation des muqueuses grâce à sa teneur en mucilages et autres constituants comme les flavonoïdes.

Les enfants sont particulièrement susceptibles à ces picotements, car ils ont beaucoup de mal à se contrôler et n’arrêteront pas de tousser, aggravant la situation. Ces toux nerveuses et inflammatoires arrivent souvent la nuit, au grand désarroi des parents. Parfois il y a un rhume qui accompagne, et ce sont les écoulements post-nasaux qui irritent (c’est-à-dire les écoulements qui proviennent du nez et qui coulent dans la gorge).

On retrouve aussi ce genre de toux dans les allergies saisonnières, ou lorsque la personne souffre de reflux gastrique. On pourrait rajouter des feuilles de plantain à la tisane (Plantago lanceolata ou P. major), car il calme ce genre de réaction histaminique.

Pour les enfants qui ont la gorge enflammée et qui pique, on trouve parfois la recette suivante dans la tradition : on fait chauffer un peu de lait, puis on fait infuser une bonne pincée de fleurs de bouillon-blanc à couvert pendant 20 minutes. On filtre bien, on rajoute une cuillère de miel et on fait boire le mélange à l’enfant.

F.J. Cazin(1), célèbre docteur de campagne du 19ᵉ siècle, utilise une « décoction des fleurs dans les affections de poitrine, soit avec le suc de réglisse, soit avec du miel« . On arrive à voir l’intérêt de cette association, la réglisse étant, elle aussi, émolliente et anti-inflammatoire. Le miel est émollient et adoucissant.

Donc on résume, première utilisation, pour des toux sèches et irritatives, sans toux grasse, sans trouble infectieux, sans descente de la condition plus profondément dans les poumons.

Vieille toux

Maintenant, on va prendre l’ascenseur et descendre un peu plus bas dans les bronches, avec ce qu’on pourrait appeler une « vieille toux ».

Lorsqu’une bronchite ou autre infection pulmonaire est mal résolue, elle s’installe parfois d’une manière chronique et elle traîne dans le temps. Elle s’assèche au bout d’un moment, car les muqueuses pulmonaires épuisées n’arrivent plus à fabriquer un mucus de bonne qualité.

Le but, à ce moment-là, est de ramener de l’humidité (grâce aux mucilages), mais aussi d’aider ces restes de mucosité à sortir (une action qu’on appelle mucolytique et expectorante). La tisane de bouillon-blanc ramène l’humidité, grâce à ses mucilages, et ici la feuille devient encore plus intéressante que la fleur, car elle apporte aussi un petit effet mucolytique et expectorant en plus (probablement grâce à l’action des saponines).

Encore mieux, accompagnez-le de thym, hysope ou eucalyptus. Si vous en avez, la racine de grande aunée (Inula helenium) en décoction rendra aussi service. Ou des résineux comme les bourgeons de pin ou de sapin. Ces plantes apportent un aspect mucolytique beaucoup plus énergique que le bouillon-blanc. Par exemple, un simple mélange bouillon-blanc et thym devrait faire l’affaire dans ce contexte. Bien filtré.

Il faudrait en boire régulièrement pendant la journée, et pendant plusieurs jours, pour que les vieilles mucosités se libèrent et soient éliminées.

On ferait le même type de mélanges pour la toux matinale du fumeur, ou la toux matinale de la personne qui souffre de broncho-pneumopathie obstructive chronique (BPCO). Pourquoi une toux matinale ? Eh bien parce que les petits cils bronchiques qui font remonter le mucus sont abîmés et il y a accumulation pendant la nuit en position allongée. Et le matin, il faut expectorer ces déchets.

Asthme

Le bouillon-blanc est une plante souvent mentionnée pour les problématiques d’asthme. La fleur, ou encore mieux, la feuille. Maud Grieve(4), à son époque, nous rappelle que certains asthmatiques fument la feuille de bouillon-blanc et obtiennent un soulagement rapide. Et oui, on est d’accord, il y a mieux comme voie d’administration.

Le docteur Leclerc nous dit : « J’ai vu plus d’un vieil asthmatique soulagé par l’usage de cette infusion qui parait exercer une légère action narcotique« . Quand il dit « narcotique », rien à voir avec le sens moderne du terme, comme un opiacé, mais dans le sens ancien : une action sédative, apaisante, légèrement hypnotique. Ca signifie que la plante, dans ses observations, semble diminuer l’excitabilité nerveuse, notamment celle qui contribue aux spasmes bronchiques et à la toux.

Pour l’asthme, on pensera aussi au plantain, à l’hysope, à l’aunée pour ces situations. L’astragale de Chine est très bien aussi. Un exemple de programme pourrait inclure une tisane bouillon-blanc, plantain et hysope (1/3 de chaque, bien filtrer pour les poils), et de la racine d’astragale pour accompagner (gélules ou poudre dans une compote ou autre).

D’autres conditions pulmonaires associées à un sentiment de resserrement et d’oppression peuvent aussi bénéficier de la feuille de bouillon-blanc, les cas d’emphysème par exemple (en association avec d’autres plantes là encore).

Dans le passé, si vous alliez dans une herboristerie pour ce genre de situations, on vous aurait peut-être parlé de la « tisane pectorale des 4 fleurs », qui contient bouillon-blanc, coquelicot, mauve et tussilage. Il y avait aussi la tisane des 7 fleurs, une version un peu plus riche avec en plus les fleurs de guimauve, de pied-de-chat et de violette. Ce sont de très beaux mélanges visuellement vu qu’on a uniquement des fleurs avec tout un panel de couleurs dans la tasse.

Otite moyenne et douleurs d’oreille

On parle maintenant d’otites moyennes et de douleurs d’oreille.

C’est la fleur qui est utilisée ici. J’ai appris à faire ce mélange lors de mes années aux États-Unis. C’est vraiment un grand classique. Tout d’abord, on prépare un macérât huileux à partir des fleurs récemment séchées de bouillon-blanc. Faut le faire à l’avance et en avoir tout prêt lorsqu’on en a besoin.

On prélève une petite quantité de ce macérat dans une cuillère à café. On va faire légèrement chauffer à la flamme afin que le macérât soit chaud (mais pas trop non plus). Vous allez comprendre pourquoi. Ensuite vous ajoutez un peu d’ail frais et râpé très finement. Remuez quelques secondes dans le macérat huileux chaud, ça va libérer les constituants de l’ail. L’ail est très antiinfectieux par contact.

Filtrez, imbibez un morceau de coton et placez dans l’oreille douloureuse, gardez le plus longtemps possible. Certains déposent une goutte, à l’aide d’un compte-goutte, au fond de l’oreille douloureuse. Répétez l’application si nécessaire. Et ensuite on place l’oreille sur quelque chose de chaud comme une bouillotte, et en général ça fait du bien.

Attention : s’il y a un risque de perforation du tympan due à l’otite, ne mettez rien dans l’oreille, et surtout pas une huile. Consultez votre médecin en cas de doute.


Avant de passer au système urinaire, je vous rappelle qu’AltheaProvence vous propose de nombreuses formations en ligne sur l’herboristerie pratique et appliquée aux problématiques d’aujourd’hui. Nous avons formé plus de 3500 étudiants depuis 2015. Nous avons des formations à la carte et des cursus longs. C’est en grande partie grâce à ces formations que l’on peut vous produire régulièrement du contenu de grande qualité comme aujourd’hui, et toujours accessible gratuitement.


Sphère urinaire

Allez, on passe maintenant à la sphère urinaire, et je pense qu’on va parler de propriétés que peut-être vous ne connaissez pas… Ici, les indications de Cazin(1), notre cher médecin des campagnes des années 1800, et de Michael Moore(2), l’un des herbalistes américains qui a été à l’origine du renouveau de l’herboristerie à partir des années 1970.

Cystite

Cazin recommande l’infusion de fleurs de bouillon-blanc dans les affections aiguës des voies urinaires (cystites par exemple), lorsque la personne doit uriner, mais n’y arrive pas à cause de la douleur, avec une urine fine et peu abondante, dans les mots de Cazin. Le bouillon-blanc rend les urines « limpides et abondantes », nous dit-il. On voit ressortir ici ses propriétés diurétiques et émollientes des zones enflammées. La feuille peut être substituée à la fleur ici.

Incontinence

Passons à Moore, qui recommande la racine de bouillon-blanc dans les cas suivants. J’ai essayé de rester le plus fidèle possible à l’auteur. Notez que je n’ai jamais vu ces indications ailleurs :

  • L’incontinence, en général, ou l’énurésie nocturne, due à une cystite chronique ;
  • L’incontinence, fonctionnelle, due à un manque de tonus des muscles de la vessie, le muscle trigone en particulier ;
  • L’incontinence causée par un stress physique : toux violente, soulèvement d’un poids lourds, rire, course à pied, cystocèle causé par un accouchement ;
  • L’incontinence chez l’enfant (énurésie), avec une large quantité d’urine, due à un manque de tonus de la vessie, en particulier lorsque l’incontinence se prolonge après l’âge de 4 ans.
  • Chez l’enfant qui a toujours envie d’aller uriner, disons toutes les 30 minutes, et ne peut donc pas entreprendre de longs voyages.

Et si on voulait résumer en un mot, on dirait que s’il y a incontinence ou énurésie, on pourrait tester la racine de bouillon-blanc pour voir si cela améliore la situation. La difficulté est d’en trouver si on ne ramasse pas soi-même.


Indications diverses

Hémorroïdes

Cazin nous dit que « les feuilles bouillies dans du lait, et appliquées en cataplasme sur les hémorroïdes douloureuses amènent du soulagement« . Le macérat huileux ou l’onguent peuvent aussi soulager en local, bien filtré là encore sinon… je vous laisse deviner.

Arrêt du tabac

La feuille de bouillon-blanc a été longtemps utilisée comme substitut du tabac. Ceux qui veulent s’arrêter de fumer d’une manière progressive peuvent couper le tabac avec de la feuille de bouillon-blanc cisaillée finement et pas trop sèche (sinon elle peut être irritante pour la trachée).

Notez que l’inhalation des fumées provenant de la combustion de toute substance, même naturelle, reste nocive pour les poumons. Et je ne suis pas fumeur moi-même, donc je ne fais que répéter ce que j’ai lu ici.

Circulation des jambes

Maud Grieve(4) nous explique que les feuilles étaient placées à l’intérieur des chaussettes de ceux qui avaient une mauvaise circulation et les pieds toujours froids. Je spécule un peu ici, mais l’action se fait peut-être par irritation due aux poils, et qui dit irritation dit apport de sang vers la région irritée. Pas forcément très agréable… analogue à la flagellation à l’ortie ?

Et pour finir, un petit clin d’œil à Rosemary Gladstar et son fameux « papier toilette naturel »… je vous mettrai le lien vers la vidéo sur mon site.


Formes et dosages

  • Infusions des fleurs ou feuilles sèches :
    • Pour l’infusion : le dosage est de 30 g/L, 2 à 3 tasses par jour dans les ouvrages classiques. Plus simple : un dosage maison d’une cuillère à soupe de feuilles sèches et coupées finement, ou des fleurs, par tasse. Les fleurs, qui font partie des « espèces pectorales », se combinent bien avec d’autres plantes (auquel cas on en met moins pour laisser la place aux autres). Important : passez la tisane au filtre à café ou au travers d’un tissu fin pour éliminer les poils qui seront irritants pour la gorge. Je vous cite ce petit épisode drôle du docteur Leclerc : « C’est pour avoir négligé cette précaution que je m’attirai un jour les reproches d’un malade qui était venu me consulter au sujet d’une pharyngite granuleuse accompagnée de fâcheux picotements et à qui j’avais prescrit une infusion de Verbascum thapsus : il me demanda d’un ton aigre-doux si c’était la mode de faire avaler aux gens du poil à gratter. »
  • Décoction de la racine séchée, pour les indications de Moore.
    • Moore mentionne une « décoction concentrée », prendre 60 à 90 ml. Le grammage de racine sèche pour faire cette décoction n’est pas mentionné, mais sachant qu’il recommande souvent 30 g/L pour une décoction « normale », on pourrait spéculer que la concentrée nécessite 40 à 50 g/L ?
  • Teinture, plutôt des feuilles (fraiches ou sèches), la teinture des fleurs fragiles et mucilagineuses me parrrait mal adaptée (l’infusion est préférable pour les fleurs), mais on trouve. La teinture des racines est possible pour les indications de Moore.
    • Pour la teinture des feuilles, un dosage de 30 à 40 gouttes par prise est un bon point de départ.
    • Pour la teinture des racines, idem.
  • Macérât huileux des feuilles ou fleurs sèches, en application locale (hémorroïdes en particulier), utilisation dans les cas d’otites, mais aussi utilisation pour tout type d’inflammation de peau ou des muqueuses.

Précautions

En ce qui concerne les précautions, aucune connue si ce n’est de bien filtrer les infusions ou autres préparations pour éviter l’effet irritant des poils. De fortes réactions inflammatoires (bouche, gorge) dues à des tisanes non filtrées peuvent arriver.

Voilà, j’ai terminé avec cette grande plante médicinale qui a rendu service à de nombreuses générations avant nous. Si on ne devait retenir qu’une chose, ça serait le fait qu’elle calme la sécheresse, les tensions et le feu d’un système respiratoire en détresse.

Merci d’être là. A très bientôt pour un prochain épisode.


Références

(1) Cazin, F.J., « Traité pratique & raisonné des plantes médicinales indigènes », 1850

(2) Moore, Michael, « Specific Indications for Herbs in General Use », 3ᵉ édition

(3) Lieutaghi, Pierre, « Le Livre des Bonnes Herbes », 3ᵉ édition révisée, 1996

(4) Grieve, Maud, « A Modern Herbal, Volume 2 », 1931

Suppression du certificat d’herboriste, en France, sous le régime de Vichy en 1941 : on me demande souvent « mais pourquoi a t’il été supprimé ? ». Je vais essayer de vous expliquer tout ça dans cet épisode.

Et petite précision au passage, ce n’était pas un diplôme, mais un certificat. Un diplôme, c’est un titre reconnu par l’État (en principe). Un certificat atteste qu’une personne a suivi une formation ou acquis des compétences dans un domaine précis, mais il est moins officiel qu’un diplôme. Vous allez dire que je joue sur les mots, mais c’est une distinction importante.

Donc je vais vous faire un petit résumé, à ma manière, de cet épisode de l’histoire de l’herboristerie françaises, et tenter de vous expliquer les tenants et aboutissants. Ce résumé balaye les années 1800 jusqu’à la suppression du certificat en 1941. Mon résumé est basé sur le travail d’Ida Bost, que j’avais interviewée sur ma chaîne en 2020. Le livre, qui accompagne sa thèse, s’appelle « Les herboristes au temps du certificat », et je vous conseille de l’acheter si vous voulez tous les détails.

Suppression du certificat d’herboriste
Couverture du livre d’Ida Bost Les herboristes au temps du certificat

L’Herboristerie avant la loi de 1803 : un paysage hétérogène

Déjà, plaçons-nous à la fin des années 1700.

A cette époque, le secteur de la Santé comprend globalement trois corps de métiers : les médecins, les chirurgiens et les apothicaires. Les apothicaires sont les ancêtres des pharmaciens. Le médecin est un instruit qui sort des universités. Le chirurgien, lui, est plutôt un artisan qui apprend dans les corporations, auprès d’un maître, hors des universités. C’est un artisan du pansement, des saignées, des amputations, des arrachages de dents, etc.

A ces trois métiers « officiels » viennent se greffer d’autres acteurs qui vendent et conseillent des remèdes, comme les épiciers, les droguistes ou les herboristes.

Chez les herboristes, on trouve ceux qui vendent leurs plantes sur les marchés. Ces herboristes sont en général non instruits. Ils font ce travail à temps plein ou en complément d’autres activités. On a aussi des herboristes installés dans des boutiques, qui ont un certain niveau d’éducation. Par exemple, dans les années 1700, certains herboristes se formaient au Jardin du Roi qui dispensait un enseignement gratuit. Les matières enseignées comprenaient la botanique, la chimie pharmaceutique et l’anatomie.

Et là, on pourrait passer des heures à parler du jardin du Roi. Je fais juste une petite parenthèse parce que c’est intéressant. Le Jardin royal des plantes médicinales est créé par Louis XIII en 1635 à l’instigation de son médecin, Guy de la Brosse. C’est un établissement chargé de cultiver et de conserver les plantes médicinales qui servent à la formation des apothicaires et des droguistes. Le jardin propose aussi un enseignement structuré destiné à former les futurs médecins à l’utilisation des plantes. Mais ce projet ne plait pas à la faculté de médecine de l’université de Paris qui y voit un concurrent à son propre enseignement, d’autant que les cours étaient ouverts à tous et donnés en français, non en latin. Ce jardin du Roi est devenu aujourd’hui le Jardin des plantes de Paris et le Muséum national d’histoire naturelle, situé dans le 5ᵉ arrondissement. J’y étais justement il y a quelques semaines, à flâner dans les jardins et à admirer des spécimens de ginkgos centenaires, de platanes plantés sous Buffon en 1785…

Mais revenons aux herboristes. On pourrait parler de l’herboriste de la rue, qui n’a pas d’éducation, et celui des boutiques, qui s’est formé et qui demande reconnaissance face aux autres.

Dans ce contexte, on n’a pas un système cohérent de santé, mais plutôt un amalgame de métiers qui ont évolué au travers de l’histoire, avec des activités qui se superposent beaucoup, et donc de nombreux points d’achoppement. Tout le monde se tire dans les pattes en fait.

Les médecins pensent que les chirurgiens manquent d’éducation et sont des bouchers. Les chirurgiens pensent que les médecins sont des théoriciens déconnectés du réel. Les médecins reprochent aux apothicaires d’extorquer les individus avec des mélanges compliqués qui ne servent à rien. Ils estiment aussi que l’apothicaire se prend pour un prescripteur. Les apothicaires pensent que les médecins sont arrogants, déconnectés de leurs patients et de la matière médicale, c’est-à-dire des substances qu’ils prescrivent. L’herboriste, face à l’apothicaire, est considéré comme un charlatan dangereux qui vend n’importe quoi et n’a pas l’instruction pour le faire. Donc la situation est assez tendue.

Face aux herboristes, les apothicaires demandent au roi un monopole sur la délivrance des plantes en 1761. Plutôt que d’obtenir le monopole, ils acquièrent, en 1767, le droit d’inspection des herboristeries dans la ville et les faubourgs de Paris. Les médecins n’apprécient pas, ils estiment qu’eux seuls peuvent définir le sort des herboristes. Ils font supprimer les inspections des herboristeries par les apothicaires, et prennent désormais en charge les inspections.

Les herboristes voient ceci positivement, et ils iront rechercher le soutien des facultés de médecine en jouant sur ce conflit entre médecins et apothicaires. Dans le sens où l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Il ne faut pas oublier qu’à  l’intérieur du groupe des herboristes, il y a aussi des conflits, avec l’herboriste des boutiques qui essaie de faire disparaitre l’herboriste des rues, qu’il considère comme dangereux.

Donc vous voyez, rien n’est clair, les responsabilités sont mal définies. Tout ceci sera critiqué dans les cahiers de doléances de 1789 et porté à l’ordre du jour révolutionnaire. En mars 1791, l’Assemblée Constituante décide d’abolir les corporations de métiers et de proclamer la liberté professionnelle. Les universités et les sociétés médicales sont abolies. Pendant une dizaine d’années, n’importe qui peut s’établir médecin, après paiement d’une patente. Donc on achète le droit de devenir médecin. Vous pouvez vous imaginer la dangerosité de la situation. Dans ce contexte, Napoléon Bonaparte entreprend des démarches pour reconstruire et réorganiser le monde médical.

Ainsi nait, après beaucoup d’âpres discussions et de négociations, une nouvelle structuration de la médecine et de la pharmacie.

La nécessaire herboriste, estampe de Philipon, Charles (Lyon, 19–04–1800 - Paris, 25–01–1862)Suppression du certificat d’herboriste
La nécessaire Herboriste, estampe de Charles Philipon, 1828 – Musée Carnavalet, Histoire de Paris

L’instauration du certificat en 1803 : ambiguïtés et implications de la Loi de Germinal

Le 11 avril 1803, le certificat d’herboriste voit le jour. Il fait partie d’un cadre beaucoup plus large de la réglementation de l’exercice de la pharmacie, qui est un gros chantier de l’époque.

Cette loi du 21 germinal est fondamentale pour l’herboristerie, car elle institue le fameux certificat dont on parle encore aujourd’hui. L’article 37 de la loi stipule que nul ne pourra tenir boutique d’herboriste, s’il n’est pourvu d’un certificat d’examen, délivré par l’une des écoles de pharmacie. Donc le certificat est rattaché aux facultés de pharmacie.

Le problème, qui se paiera dans les décennies à venir, c’est le fait que la loi n’a pas défini clairement le statut de l’herboriste. L’article est très peu explicite sur les limites des droits et des devoirs de l’herboriste. C’est très flou.

On pourrait comprendre ce nouveau statut de 2 manières :

D’abord, on pourrait voir l’herboriste comme un « pharmacien restreint », une sorte de sous-catégorie de pharmacien. Cette lecture s’appuie sur le fait que la loi de 1803 est, avant toute chose, une grande loi de la pharmacie. De plus, l’examen d’herboriste était obligatoirement réalisé par les professeurs des écoles de pharmacie.

Deuxième interprétation, on pourrait voir l’herboriste comme un simple « vendeur de plantes », donc un rôle strictement commercial. Car l’examen d’obtention du certificat ne portait que sur la connaissance des végétaux, les précautions de séchage, stockage et conservation. Il n’y avait aucune question sur les propriétés médicinales des plantes, leurs modes d’utilisation ou de préparation. Et ça, peu de gens le savent aujourd’hui, on s’imagine des études beaucoup plus approfondies.

Ce manque de clarté sur ce qu’est un herboriste, entre le petit pharmacien et le simple débiteur de plantes, entraînera des problèmes quotidiens pour l’herboriste, concernant la limite de ce qui constitue un « médicament » et les accusations d’exercice illégal de la pharmacie. En même temps, peu d’herboristes se font sanctionner, et lorsqu’ils sont sanctionnés, les amendes sont considérées comme trop faibles par leurs adversaires, leur permettant de continuer à exercer.

Suppression du certificat d'herboriste
Certificat d’herboriste datant de 1804, conservé à la Bibliothèque Inter-Universitaire de Pharmacie de Paris.

Profils et enjeux socio-économiques (1803-1870)

Malgré le statut juridique flou, le certificat va connaître un réel succès. L’École Supérieure de Pharmacie de Paris va organiser jusqu’à 245 examens annuels jusqu’en 1935. Donc de nombreux herboristes sortent de cette école chaque année. Les herboristes s’installent principalement dans la capitale. Si on fait le bilan au début des années 1900, on pense qu’il y avait plus de 2000 herboristeries en France. Mais revenons aux années 1800.

Les postulants sont majoritairement issus de milieux modestes : les artisans et les petits commerçants sont les plus représentés. Beaucoup exercent déjà une activité, souvent en lien avec la santé, la culture des plantes ou le petit commerce. Par exemple, on peut avoir des employés de pharmacie, des fleuristes, des droguistes, des épiciers. L’âge moyen des candidats tourne autour de 30 ans, ce qui suggère une utilisation du certificat comme une activité complémentaire à une autre activité, à une époque où les gens commencent à travailler très tôt.

Concernant le niveau scolaire, de nombreux postulants ont un faible niveau d’éducation. Comparativement aux études de pharmacie (qui exigent le baccalauréat), l’herboristerie reste accessible à ceux qui ont un bagage scolaire faible, voire non existant.

Le certificat était accompagné d’une grande valeur de prestige par celles et ceux qui l’obtenaient. On se disait « diplômés » plutôt que « certifiés » et mettant en valeur l’appartenance à une École ou Faculté de pharmacie.


Un métier de femme et acteur de soins

Les femmes deviennent majoritaires dans ce métier à partir des années 1870 jusqu’à la suppression du certificat. Elles représentent 88 % des candidats en 1935 à Paris. Les femmes associaient souvent l’herboristerie à d’autres professions, comme celle de sage-femme. Il y avait un cumul de métiers pour des raisons économiques.

On voit que l’herboriste est bien ancré dans le tissu social des villes. Il joue un rôle important dans le soin de proximité, particulièrement dans les quartiers populaires.

En même temps, comme on l’a déjà évoqué, le flou juridique expose les herboristes à des accusations d’exercice illégal de la pharmacie ou de la médecine.


L’Ère du syndicalisme (1870-1941) : La quête d’une professionnalisation

À partir de la fin des années 1800, face à la multiplication des propositions de loi qui visent à supprimer le métier d’herboriste (propositions initiées notamment par l’Association Générale des Pharmaciens de France), les herboristes ressentent un besoin pressant de s’organiser pour défendre leur existence légale.

Ils vont fonder des associations, des syndicats, des journaux corporatifs, puis la Fédération Nationale des Herboristes de France et des Colonies en 1924. Le but était de se regrouper et de se défendre contre les accusations et tentatives de suppression. Il y avait aussi un objectif de transformer l’herboristerie en profession à part entière et d’en rehausser le prestige social. Ainsi nait le syndicalisme de l’herboristerie.

A l’époque, plusieurs journaux corporatifs circulent comme « l’Herboristerie Française » ou « La revue des herboristes ». J’ai retrouvé les archives de « La revue herboristique » (publiée de 1925 à 1937), et qui était le mensuel du Syndicat Régional des Herboristes du Nord de la France. Voici le lien si vous voulez consulter les éditions des années 1920 et 1930 qui sont répertoriées.

Pour lutter contre l’image d’ignorance et de faiblesse scolaire, le syndicalisme revendique le caractère scientifique du savoir de l’herboriste. Les syndicats critiquent ouvertement l’examen officiel, jugé insuffisant et trop axé sur la botanique et pas assez sur le reste. Ils dénoncent également la tutelle humiliante des pharmaciens, qui sont à la fois leurs concurrents et leurs évaluateurs.


L’École Nationale d’Herboristerie (ENH)

En l’absence de réforme de l’État, la Fédération crée son propre centre de formation : l’École Nationale d’Herboristerie (ENH), inaugurée en 1927. L’ENH propose un enseignement ambitieux, qui intègre la botanique, l’anatomie, la physiologie, la chimie, les propriétés des plantes, la comptabilité. Le but de l’école, c’est de garantir la solidité des connaissances des herboristes.

L’ENH, bien qu’étant une école privée sans reconnaissance officielle, recherche l’excellence, exige des évaluations approfondies et même une thèse en dernière année. Son succès est indéniable, l’école attire un nombre croissant d’étudiants (plus de 120 en 1938). Elle joue un rôle clé dans la construction identitaire du métier, organise des cérémonies de remise des prix et encourage l’appartenance à la « grande famille des herboristes ».


La bataille juridique et politique

Les syndicats jouent un rôle crucial dans cette période. Ils offrent un encadrement économique et juridique. Ils publient des listes de tarifs, créent des caisses de prévoyance et fondent leur propre coopérative à Paris (qui s’appelle « La Flore ») pour l’approvisionnement des plantes en gros. Et surtout, ils assurent la défense en justice de leurs membres et fournissent des avocats et des guides juridiques.

La lutte politique est très intense. Les syndicalistes développent des réseaux d’appui parlementaires (avec des députés et sénateurs qui sont amicaux à leur cause). On organise des banquets et des comités d’honneur pour faire du lien. Ces alliés politiques défendent l’herboriste comme un pharmacien du pauvre et s’attaquent aux accusations d’exercice illégal.

Le syndicalisme élabore ses propres propositions de loi, visant à transformer le certificat en diplôme et à autoriser explicitement la vente de mélanges de plantes, les mélanges faisant partie du flou juridique. La question des mélanges était un point de friction constant avec les pharmaciens.

Cela dit, malgré tous les efforts, la machine syndicale reste fragile : elle repose sur un petit nombre de personnes très engagées, principalement des hommes (malgré la majorité féminine dans la profession). Il faut savoir aussi que seulement la moitié des certifiés étaient syndiqués, ce qui est jugé insuffisant pour soutenir le syndicat. Et comme dans toute organisation humaine, des conflits internes vont aussi affaiblir la cohésion du groupe.

Dessins humoristiques produits par Les bons producteurs et parus dans «La Revue des Herboristes» de juin 1947

La suppression du Certificat en 1941

Les menaces de suppression du certificat se concrétisent durant la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de ralentissement de l’action syndicale et de crise financière.

Le couperet tombe, le décret-loi du 11 septembre 1941 vient supprimer le certificat d’herboriste. On est en plein régime de Vichy. Les sociétés pharmaceutiques font pression sur les politiques depuis maintenant bien longtemps, c’est presque un miracle que le certificat ait tenu jusqu’à cette date en fait. Et là, les détracteurs y sont enfin arrivés.

On ne peut plus s’inscrire pour obtenir le certificat après cette date. Les herboristes certifiés sont toutefois autorisés à continuer d’exercer leur vie durant.

Après 1941, les syndicalistes gardent espoir et redoublent d’efforts pour obtenir le rétablissement du certificat. Une lutte qui s’est poursuivie jusque dans les décennies suivantes, en s’appuyant sur l’argument que les plantes représentent les remèdes des pauvres, délaissés par les pharmaciens. Mais sans succès.

Voilà pourquoi et comment le certificat d’herboriste a disparu le 11 septembre 1941.

Marie-Antoinette Mulot, la dernière herboriste connue du grand public, autrice d’ouvrages comme celui-ci, nous a quittés en 1999 à l’âge de 85 ans. Mais la « vraie » dernière, beaucoup moins connue, était Madame Marie Roudaut, et elle nous a quittés en 2017, à l’âge de 105 ans.

Mesdames, merci. Vous avez été des pionnières en votre temps, les dernières à porter ce titre d’herboriste, à une époque où ce mot désignait celle ou celui qui vend des plantes dans une boutique et délivre un conseil avec le produit. Mais les choses sont en train de très vite changer. De nombreux métiers de l’herboristerie ont vu le jour, et pas seulement en lien avec une boutique. Je vous ai d’ailleurs fait un épisode sur ces nouveaux métiers.

Et maintenant ? Eh bien maintenant, il est temps d’écrire une nouvelle page de cette histoire…

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